Il s'agit pour nous moins d'inventer un style juste pour dire la tragédie de notre continent, que de créer un style d'écriture qui rende celle-ci dorénavant impossible : c'est ce style d'écriture que nous appelons écriture préemptive.
Et ce en connaissance de cause ; car justement parce que le concept de préemption est usé par le politique, aujourd'hui, et cela en plus dans un sens si guerrier, nous réclamons, comme jadis Aimé Césaire, (…) oui, nous réclamons la licence poétique, et donc, le droit de redéfinir à notre guise, en l'inscrivant dans les logiques tourbillonnantes et parfois si affreuses de l'histoire africaine, et ainsi, de lui insuffler la vision qui est la nôtre : celle d'un écrivain originaire d'Afrique.
Et pourtant cet effort n'est même pas si utile : la préemption est un mot que notre vocabulaire a arraché au commerce, et qui dans son étymologie vient du latin emptio, emption qui veut dire "vendre", dérivé de emptus qui est le participe passé de emere, acheter. Dans son sens classique, préemption veut donc dire : se donner le droit d'acheter quelque chose avant les autres, et plus spécifiquement celui d'acheter un espace du domaine public qui aura été mis à la disposition d'un tiers qui l'occupe ; elle signifie l'acte d'achat exercé sur la base d'un tel droit ; de même, elle signifie la saisie, l'appropriation, ou alors tout simplement, la revendication à l'avance d'une propriété, en même temps que la suspension d'un acte, qui, lui, aurait rendu une telle acquisition impossible.
Le concept est donc dans sa définition même, inscrit dans l'anticipation, qui elle, est bien relevée par le préfixe "pré", marque de l'antériorité, comme on sait. Il signifie donc l'antériorité d'une action, dont l'implication est le différemment, ou la suspension d'une autre : d'un achat ; d'une acquisition. C'est vrai que la langue française n'a pas un usage extensif de ce mot qui y est plutôt dans le registre du langage soutenu : du peu usuel ; en anglais cependant, le mot "préemption" se retrouve dans le langage informatique, et signifie l'acte d'interrompre une fonction en marche pour donner quartier libre à une autre ; (…)
Mais c'est surtout que l'histoire de l'Afrique contemporaine s'ouvre de plus en plus devant nous, elle, autant comme un puzzle du désordre, que comme une équation aux variantes déjà connues : un puzzle chaotique parce que personne ne pourra jamais dire, devant la carte de l'Afrique, dans quel pays la catastrophe explosera demain, et aussi, oui, avouons-le, parce que les zones du désordre sont bien plus nombreuses qu'elles l'étaient trois ans après l'indépendance de nos pays ; une équation aux variantes déjà connues, parce qu'il y a très peu de pays dans lesquels toutes les conditions de l'explosion qui a lieu chez le voisin ne sont pas entièrement remplies -nous n'osons pas dire qu'il n'y en a pas, parce qu'il n'est jamais prudent en histoire, et encore moins en littérature, d'être aussi catégorique.
Pourtant, même si relatif, le regard tout comme la plume de l'écrivain ne peuvent pas échapper à cette vision des pulsations qui secouent le continent : celui-ci peut avec ses écrits, rechercher le beau (…) il peut aussi, l'écrivain, confronter le monstre et, dans le moment de son écriture, se battre avec mille diables pour trouver la phrase capable de dire l'Indicible (…) il peut également suivre les catastrophes avec une conscience perpétuellement en irruption, en permanence indigné -et c'est ici que nous retrouvons le combattant, l'écrivain-militant, à qui il est bien légitime, à un moment de demander pourquoi il a laissé tomber sa plume, même si sa figure illumine encore les lettres africaines de nos écrivains les plus originaux et courageux…