Vous avez quitté la France où vous composiez notamment pour la télé, pour les Etats-Unis. Un choix de carrière qui donne l’impression que vous vous en sortez beaucoup mieux professionnellement ?
Les Etats-Unis sont un pays beaucoup plus ouvert sur le plan artistique. L’innovation y est valorisée. On y laisse les créateurs exister. On ne leur prescrit pas ce qu’ils doivent être, comme en France, ou, certains, à force de croire tout savoir, étouffent la création. Et là, je parle de création en général, pas que de la création venant des artistes africains.
L’intérêt de l’industrie musicale pour les sonorités d’Afrique et d’ailleurs a connu son heure de gloire en France. Nombre de pays font même figure de suivistes dans cette histoire musicale. Mais il est vrai que de plus en plus d’artistes d’origine africaine affichent à présent leur préférence pour l’Amérique…
C’est triste. En France, tout le monde tourne en rond, s’essouffle et puis étouffe. Il y a comme un état de déprime général. Autour de moi, je vois effectivement beaucoup d’artistes (cinéastes, écrivains, musiciens…) quittant la France pour tenter leur chance aux Etats-Unis. Dans le cas précis des artistes africains, leur problème en France, ce sont les clichés. Trop de clichés sur l’Afrique. J’ai été dans des maisons de disques où l’on me disait ce qu’il fallait que je fasse
. J’ai même entendu des commentaires aussi stupides que celui-ci : "c’est pas assez africain ce que vous faites !" A bien y repenser, c’est plus que stupide comme commentaire. C’est une manière déterministe et très grave de voir l’artiste africain. On vous dit : artistes africains, voici ce que vous devez faire, voici ce qu'on attend de vous. Toujours la même chanson : balafon, boubou, tamtam… avec une histoire de vie qui fait pleurer au possible. On vous enferme dans une étiquette bourrée d’imaginaire néo-colonial. Ici, aux Etats-Unis, on sent s’exprimer une autre dynamique. On ne cherche pas à vous enfermer dans une boîte. Ça n’est pas facile mais tout est possible, à condition de travailler dur et de faire preuve de beaucoup de volonté. Le fait que mon deuxième album, Song Zin ait pu être sélectionné parmi les 10 meilleurs disques de jazz de l’année par l’un des plus prestigieux journaux américains, le Los Angeles Times, me semble assez parlant. C’est d’ailleurs la première fois qu’un artiste africain a été retenu dans ce classement.
A priori vous êtes dans la même situation que nombre d’artistes africains aujourd’hui, qui sont obligés de tourner le dos au Continent pour ne plus s’attacher qu’au public occidental, qui paraît plus "solvable" ?
Chez moi, on dit que "la chèvre broute là ou on l'a attachée". Je ne tourne le dos à personne. Certainement pas à l'Afrique pour ne m'attacher qu'au public occidental. Simplement comme je vis aux Etats-Unis, j'ai l'occasion de faire connaître positivement, et à ma manière, l'Afrique à l'Occident, qui a très souvent une image sombre et erronée du continent d'où je viens...
Soeuf Elbadawi