{"id":10329,"date":"2024-04-27T13:03:53","date_gmt":"2024-04-27T11:03:53","guid":{"rendered":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/?p=10329"},"modified":"2024-06-21T14:50:10","modified_gmt":"2024-06-21T12:50:10","slug":"hommage-au-pere-de-eric-de-rosny","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/hommage-au-pere-de-eric-de-rosny\/","title":{"rendered":"Hommage au P\u00e8re de Eric de Rosny"},"content":{"rendered":"\n<p>Hommage au P\u00e8re de Eric de Rosny d\u00e9c\u00e9d\u00e9 ce 2 mars Eric de Rosny sj est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 2 mars 2012. Il a v\u00e9cu une cinquantaine d\u2019ann\u00e9e en Afrique, notamment \u00e0 Douala. <br><\/p>\n\n\n\n<p>T\u00e9moin privil\u00e9gi\u00e9 de l\u2019\u00e9volution de la soci\u00e9t\u00e9 camerounaise, il fut un chercheur infatigable, tant sur les pratiques des gu\u00e9risseurs que sur les nouveaux mouvements religieux. Connu d\u2019un large public gr\u00e2ce \u00e0 son livre \u201cLes yeux de ma ch\u00e8vre\u201d, le P. de Rosny avait \u00e9t\u00e9 introduit dans la confr\u00e9rie des \u201chommes-souche\u201d du peuple douala. Son nom Dibonje signifiait \u2018petite pousse\u2019. <\/p>\n\n\n\n<p>En mars 2011, Eric de Rosny avait \u00e9t\u00e9 l\u2019invit\u00e9 de Martin Quenehen sur France-Culture dans le cadre de l\u2019\u00e9mission \u00c0 voix nue. R\u00e9alisation Anne-Pascale Desvignes avec la collaboration de Claire Poinsignon. N\u00e9 en 1930 \u00e0 Fontainebleau, Eric de Rosny a grandi \u00e0 Boulogne-sur-Mer, et connu l\u2019Exode dans la Sarthe alors qu\u2019il n\u2019avait que 10 ans. L\u00e0, il a une vision : il sera missionnaire. Entr\u00e9 au noviciat des j\u00e9suites \u00e0 Laval en 1949, il doit renoncer \u00e0 ses r\u00eaves de Chine par la faute de Mao. Ce sera donc l\u2019Afrique, apr\u00e8s une br\u00e8ve exp\u00e9rience de l\u2019enseignement au Liban. <br>En 1956, Eric de Rosny est en effet appel\u00e9 \u00e0 \u00ab maintenir l\u2019ordre \u00bb en Alg\u00e9rie, en qualit\u00e9 de \u00ab fusilier marin 3e classe d\u00e9barqu\u00e9 \u00bb\u2026 Mais c\u2019est au Cameroun qu\u2019il se fixe, d\u00e8s l\u2019ann\u00e9e suivante, et qu\u2019il est ordonn\u00e9 pr\u00eatre, en 1961, au lendemain de l\u2019Ind\u00e9pendance. \u00c0 Douala puis \u00e0 Yaound\u00e9, Eric de Rosny s\u2019enracine jusqu\u2019\u00e0 devenir un \u00ab homme souche \u00bb. Plus encore, il devient nganga , c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e9sorceleur, ou plut\u00f4t \u00ab tradi-praticien \u00bb, au gr\u00e9 de rencontres avec des hommes et des femmes aux yeux ouverts sur les ndimsi , les r\u00e9alit\u00e9s cach\u00e9es. Celui qui a t\u00f4t pratiqu\u00e9 les exercices spirituels d\u2019Ignace de Loyola perfectionne sa vision et la met au service de ses contemporains\u2026 <br>Fort de cette exp\u00e9rience, le pr\u00eatre, j\u00e9suite et nganga, se fait alors anthropologue, et r\u00e9v\u00e8le dans des livres envo\u00fbtants les p\u00e9rip\u00e9ties de son initiation et les arcanes de la m\u00e9decine traditionnelle et sacr\u00e9e du monde bantu. Parmi ses ouvrages, nous ne saurions que recommander Les Yeux de ma ch\u00e8vre (Plon, 1982) ou encore La nuit, les yeux ouverts (Seuil, 1996 \u2013 r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 2007 par les \u00e9ditions Vie Chr\u00e9tienne). Avec Les yeux de ma ch\u00e8vre, un beau succ\u00e8s de librairie, Eric de Rosny raconte comment Din, shaman africain dans un quartier de Douala, lui a ouvert les yeux, \u00e0 lui j\u00e9suite fran\u00e7ais, sur les r\u00e9alit\u00e9s cach\u00e9es de la terre (ndimsi). Avec La nuit, les yeux ouverts, il poursuit son r\u00e9cit : il est consult\u00e9 par les malades et leurs familles mais aussi, il transmet ce pouvoir de gu\u00e9rir \u00e0 un apprenti shaman. Les hommes-souche. <br><br>Douala 2002, article du P. de Rosny paru dans le revue Etudes en juin 2003. \u201d Descendre de la petite pousse \u00e0 la souche, comme je l\u2019ai fait, \u00e0 contre-courant de la s\u00e8ve, suppose des d\u00e9cennies d\u2019enracinement pour un \u00e9tranger. Je voudrais profiter de l\u2019exp\u00e9rience acquise et toujours en cours pour tenter de faire partager ma conviction : l\u00e0 o\u00f9 les racines de la tradition restent vivantes, le grand arbre Afrique, si dangereusement secou\u00e9 par des vents contraires, peut plier, mais ne pas rompre ; ou bien, \u00eatre embras\u00e9 et ne pas br\u00fbler : \u201d le baobab ne flambe pas ! \u201c.\u201d \u00c9ric de Rosny, le j\u00e9suite aux quatre yeux Apr\u00e8s plus de quarante ans \u00e0 Douala, le j\u00e9suite anthropologue vit une retraite active \u00e0 Yaound\u00e9. T\u00e9moin privil\u00e9gi\u00e9 de l&rsquo;\u00e9volution de la soci\u00e9t\u00e9 camerounaise, c&rsquo;est un chercheur infatigable, tant sur les pratiques des gu\u00e9risseurs que sur les nouveaux mouvements religieux <br>Ce dimanche matin, il est assis dans un petit bureau du centre Jean-XXIII, derri\u00e8re la basilique de Yaound\u00e9, dans le quartier de Mvoly\u00e9, la \u00ab colline pieuse \u00bb de la capitale camerounaise. Tout \u00e0 l&rsquo;heure, il recevra une des retraitantes qu&rsquo;il accompagne pendant quelques jours de session spirituelle. Puis il retournera dans sa communaut\u00e9 j\u00e9suite jouxtant la paroisse universitaire Saint-Fran\u00e7ois-Xavier, dans le quartier de Melen ; c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;est implant\u00e9e la Communaut\u00e9 vie chr\u00e9tienne (CVX- Cameroun) qu&rsquo;il assiste comme aum\u00f4nier national. Et le lendemain, il poursuivra ses cours sur l&rsquo;anthropologie de la sant\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 catholique d&rsquo;Afrique centrale (Ucac) ou sur le discernement et sur les nouveaux mouvements religieux \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole th\u00e9ologique Saint-Cyprien de Ngoya. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 79 ans, le P. \u00c9ric de Rosny n&rsquo;arr\u00eate pas, faisant preuve d&rsquo;une infatigable curiosit\u00e9 et disponibilit\u00e9 pour tout ce qui concerne le Cameroun o\u00f9 il vit depuis plus de quarante ans. Avec vivacit\u00e9 et libert\u00e9 de ton, il \u00e9voque le catholicisme en Afrique encore \u00ab bien r\u00e9cent \u00bb, la n\u00e9cessaire \u00ab promotion du la\u00efcat \u00bb, le profond sentiment religieux des Camerounais, \u00ab capables d&rsquo;entrer sans la moindre difficult\u00e9 dans les contemplations \u00e9vang\u00e9liques \u00bb des Exercices ignatiens Ni solitaire, ni contestataire, ce j\u00e9suite fait pourtant partie de ceux qui remontent \u00e0 contre-courant des modes et des pr\u00e9jug\u00e9s, vers leur v\u00e9rit\u00e9, leur identit\u00e9 unique. Et la sienne est peu commune ! Comment imaginer qu&rsquo;un fils de l&rsquo;aristocratie fran\u00e7aise, dont l&rsquo;enfance s&rsquo;est \u00e9coul\u00e9e entre un appartement parisien du 7e arrondissement et une propri\u00e9t\u00e9 familiale &#8211; avec parterres trac\u00e9s par le jardinier de Louis XIV -, \u00e0 proximit\u00e9 de Boulogne-sur-Mer, puisse se retrouver ainsi en Afrique centrale ? Entr\u00e9 dans la Compagnie dans l&rsquo;espoir de partir en Chine De fait, s&rsquo;il est entr\u00e9 dans la Compagnie de J\u00e9sus, en 1949, c&rsquo;\u00e9tait dans l&rsquo;espoir de partir en Chine. \u00ab Matteo Ricci a hant\u00e9 mon adolescence \u00bb, r\u00e9sume-t-il. Mais le pays s&rsquo;\u00e9tant ferm\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Occident, ses sup\u00e9rieurs, respectant son appel missionnaire, l&rsquo;envoient deux ans \u00e0 Douala pour participer \u00e0 la fondation du lyc\u00e9e Libermann &#8211; o\u00f9 sera form\u00e9e l&rsquo;\u00e9lite du pays. <\/p>\n\n\n\n<p>La ville ne comptait que 200 000 habitants &#8211; contre 2,5 millions aujourd&rsquo;hui. Il y retournera apr\u00e8s sa th\u00e9ologie, comme professeur de fran\u00e7ais, et se rend vite compte qu&rsquo;il n&rsquo;arrive pas \u00e0 communiquer en profondeur avec ses \u00e9l\u00e8ves, faute de conna\u00eetre leur \u00ab arri\u00e8re-monde culturel \u00bb. Guid\u00e9, l\u00e0 encore, par sa volont\u00e9 d&rsquo;\u00e9tablir des ponts et d&rsquo;\u00e9chapper aux pr\u00e9jug\u00e9s, il obtient de son sup\u00e9rieur &#8211; apr\u00e8s une douzaine d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;enseignement &#8211; l&rsquo;autorisation d&rsquo;une ann\u00e9e sabbatique, pour apprendre la langue douala et s&rsquo;\u00e9tablir en quartier populaire. Une nuit, attir\u00e9 par le son du tam-tam et les clart\u00e9s vacillantes d&rsquo;un feu, il fait la connaissance de son voisin, Din. Cet homme est un nganga, gu\u00e9risseur et devin, qui l&rsquo;adopte d&#8217;embl\u00e9e et l&rsquo;invite \u00e0 un \u00ab grand traitement \u00bb. D&rsquo;autres rituels nocturnes suivront. Peu \u00e0 peu, le j\u00e9suite se fait ethnologue mais, loin de se tenir \u00e0 distance de son \u00ab objet \u00bb, il p\u00e9n\u00e8tre avec respect dans la vision du monde de Din. \u00ab Mon d\u00e9paysement ne fut pas d&rsquo;ordre religieux ni culturel, mais plut\u00f4t d&rsquo;ordre cosmo-anthropologique \u00bb, explique-t-il. <\/p>\n\n\n\n<p>Les Yeux de ma ch\u00e8vre <\/p>\n\n\n\n<p>Dans le syst\u00e8me de pens\u00e9e africain traditionnel, en effet, une maladie, ou une division familiale, est per\u00e7ue comme une rupture dans l&rsquo;ordre \u00e9tabli, un d\u00e9sordre d\u00e9termin\u00e9 et d\u00e9cid\u00e9 par quelqu&rsquo;un qui peut \u00eatre une personne vivante ou un d\u00e9funt continuant \u00e0 interf\u00e9rer. \u00ab C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;intervient le nganga dont la fonction n&rsquo;est pas tant de d\u00e9signer le coupable que de ratifier ou non les soup\u00e7ons de la famille. Une fois le coupable nomm\u00e9, le malade peut gu\u00e9rir et son corps invisible r\u00e9int\u00e9grer son corps visible par les soins du nganga \u00bb, poursuit-il. Autrefois l&rsquo;\u00c9glise interdisait la fr\u00e9quentation des ngangas aux chr\u00e9tiens. Apr\u00e8s l&rsquo;ind\u00e9pendance (1956), le climat \u00e9tait \u00e0 la conciliation. Si bien que le pr\u00eatre apparaissait \u00ab comme une passerelle entre des cat\u00e9gories de personnes que la colonisation avait fait s&rsquo;opposer ou s&rsquo;ignorer \u00bb. Pendant cinq ans, le P. de Rosny c\u00f4toie une quarantaine de \u00ab ngangas \u00bb &#8211; la plupart \u00e9tant chr\u00e9tiens et parlant fran\u00e7ais &#8211; et assiste \u00e0 une centaine de \u00ab grands traitements \u00bb nocturnes. En 1974, il publie un premier r\u00e9cit, Ndimsi, ceux qui soignent dans la nuit (\u00e9d. Cl\u00e9 \u00e0 Yaound\u00e9), bien accueilli par les chefs doualas. Et l&rsquo;ann\u00e9e suivante, apr\u00e8s une longue pr\u00e9paration au cours d&rsquo;un rituel complexe avec une ch\u00e8vre, Din lui \u00ab ouvre les yeux \u00bb, comme il l&rsquo;a racont\u00e9 dans Les Yeux de ma ch\u00e8vre (Plon, coll. Terre humaine, 1981). <br>Son livre conna\u00eet un succ\u00e8s imm\u00e9diat : il fait la une de Paris Match , est \u00ab radioscopi\u00e9 \u00bb par Jacques Chancel. Un j\u00e9suite \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole des gu\u00e9risseurs camerounais ! Un succ\u00e8s \u00e0 mettre sur le compte de l&rsquo;originalit\u00e9 de sa d\u00e9marche (un j\u00e9suite \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole des gu\u00e9risseurs camerounais !) mais aussi de sa clart\u00e9 p\u00e9dagogique et de sa capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9merveillement. Et de rappeler que, pendant son noviciat d\u00e9j\u00e0, un ma\u00eetre lui avait ouvert les yeux selon la m\u00e9thode des Exercices spirituels de saint Ignace : \u00ab Pendant un mois, par la contemplation des myst\u00e8res de la vie de J\u00e9sus, en appliquant mon regard int\u00e9rieur aux sc\u00e8nes de l&rsquo;\u00c9vangile, j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 initi\u00e9 au combat spirituel. \u00bb \u00c0 la fin de son initiation, il est surpris en \u00e9coutant la radio de \u00ab voir \u00bb des hommes s&rsquo;entre-tuer : \u00ab Des images int\u00e9rieures montaient de mes yeux, associ\u00e9es aux paroles que j&rsquo;entendais. J&rsquo;entrais ainsi dans le cercle des visionnaires qui ont \u00ab\u00a0quatre yeux\u00a0\u00bb, un privil\u00e8ge rare, d\u00e9volu \u00e0 certains ngangas \u00bb. Depuis lors, l&rsquo;initiation lui permet de voir, par brusques flashs d&rsquo;images, cette violence permanente qui hante les relations entre les \u00eatres. <br>Cependant c&rsquo;est toujours comme pr\u00eatre guid\u00e9 par la spiritualit\u00e9 ignatienne, et non en devin &#8211; m\u00eame si on le consid\u00e8re encore comme tel -, qu&rsquo;il se situe\u0001 Quand il est touch\u00e9 \u00ab \u00e9motionnellement \u00bb par le drame qui lui est rapport\u00e9, il voit appara\u00eetre furtivement un flash, une sc\u00e8ne. \u00ab La double vue me sert d&rsquo;instrument de connaissance, pr\u00e9cise-t-il, comme le serait l&rsquo;analyse freudienne pour un j\u00e9suite qui voudrait comprendre son prochain sans \u00eatre pour autant psychanalyste. \u00bb Un pouvoir de double vue Funeste co\u00efncidence : le lendemain de son initiation, Din meurt et ce d\u00e9c\u00e8s est imput\u00e9 \u00e0 \u00c9ric de Rosny. D\u00e9sempar\u00e9, il demande conseil aux anciens qui l&rsquo;invitent \u00e0 dire une messe sur la tombe de Din. Ce qu&rsquo;il fait, en pr\u00e9sence de la famille de Din. Il peut \u00e0 nouveau r\u00e9sider \u00e0 Douala. Et quelques ann\u00e9es plus tard, le pr\u00eatre occidental transmettra \u00e0 son tour son pouvoir de double vue \u00e0 l&rsquo;apprenti nganga Bernard Nkongo, comme il l&rsquo;a relat\u00e9 dans La Nuit les yeux ouverts (Seuil, 1996). \u00ab Je suis t\u00e9moin du d\u00e9bat int\u00e9rieur de Nkongo, pris entre la n\u00e9cessit\u00e9 de suivre sa tradition pour lib\u00e9rer les envo\u00fbt\u00e9s comme on le lui a appris, et sa conscience de plus en plus vive, peut-\u00eatre \u00e0 mon contact, de la nouvelle approche de la maladie que lui propose le christianisme \u00bb, \u00e9crivait-il alors. <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de 1990, lib\u00e9r\u00e9 de ses responsabilit\u00e9s de sup\u00e9rieur provincial et de l&rsquo;h\u00e9ritage de Din, le P. de Rosny accueille, dans le cadre du Centre spirituel de Douala, des centaines de visiteurs qui viennent \u00e0 lui pour \u00eatre lib\u00e9r\u00e9s de leurs souffrances et angoisses. Pendant cette m\u00eame p\u00e9riode, il assure une \u00e9mission quotidienne sur Radio Douala pour r\u00e9pondre aux nombreuses lettres qu&rsquo;il re\u00e7oit. Les Camerounais vivent leur mal selon trois types de repr\u00e9sentation culturelle : selon la tradition, la cause du mal est attribu\u00e9e aux anc\u00eatres, aux sorciers ou \u00e0 la violation d&rsquo;un interdit ; selon le mod\u00e8le de la Bible, la cause en est Satan et le p\u00e9ch\u00e9 ; suivant le mod\u00e8le de l&rsquo;h\u00f4pital, la cause est organique ou psychologique. \u00ab J&rsquo;orientais mes visiteurs vers les sp\u00e9cialistes de ces trois cat\u00e9gories. S&rsquo;ils \u00e9taient bons chr\u00e9tiens, je faisais alors \u00e9voluer leur mod\u00e8le de repr\u00e9sentation vers une vision plus \u00e9vang\u00e9lique du mal. Je terminais toujours l&rsquo;entretien par une pri\u00e8re. \u00bb Il ne cache pas toutefois que \u00ab la sorcellerie demeure un ressort important de la vie sociale \u00bb camerounaise. <\/p>\n\n\n\n<p>Consid\u00e9r\u00e9 d\u00e9sormais comme eyum a moto, souche d&rsquo;homme c&rsquo;est-\u00e0-dire vieillard, aux c\u00f4t\u00e9s de 26 autres hommes doualas ancien m\u00e9decins, administrateurs ou professeurs ayant plus de 70 ans, il participe aux r\u00e9unions des sages. \u00ab C&rsquo;est tr\u00e8s ritualis\u00e9 ; il faut lire le rapport de la s\u00e9ance pr\u00e9c\u00e9dente m\u00eame s&rsquo;il ne s&rsquo;y est rien pass\u00e9 ; \u00e7a dure un temps fou \u00bb, sourit-il, en soulignant qu&rsquo;en Afrique, on n&rsquo;interrompt jamais quelqu&rsquo;un qui a la parole. Une dignit\u00e9 et une \u00e9l\u00e9gance d&rsquo;attitude chez les Africains auxquelles il est \u00ab tr\u00e8s sensible \u00bb. \u00ab Moi qui avais v\u00e9cu la guerre de 1939-1940, l&rsquo;exode, l&rsquo;occupation allemande puis la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie, conclut-il, j&rsquo;ai trouv\u00e9 ici une humanit\u00e9 profonde et attachante. Au-del\u00e0 de tous les malheurs du Cameroun. \u00bb La sorcellerie africaine ou la lutte contre le mal.<br><br><strong>Rosny \u00c9ric (de) avril 2008, par serge cannasse <\/strong><br><br>\u00c9ric de Rosny, pr\u00eatre j\u00e9suite fran\u00e7ais, est arriv\u00e9 \u00e0 Douala (Cameroun) en 1957, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 27 ans, pour enseigner. Il a \u00e9t\u00e9 directeur de l\u2019Institut africain pour le d\u00e9veloppement \u00e9conomique et social, puis sup\u00e9rieur des Provinciales des j\u00e9suites d\u2019Afrique de l\u2019Ouest. Il vit actuellement \u00e0 Yound\u00e9 (Cameroun). Dans la m\u00e9decine occidentale contemporaine, que vous nommez la biom\u00e9decine, les relations du malade avec son entourage sont importantes, mais sont loin de jouer le r\u00f4le crucial qu\u2019elles ont dans les m\u00e9decines traditionnelles africaines. <br>Pour la biom\u00e9decine, la maladie est essentiellement un probl\u00e8me organique, un probl\u00e8me du corps physique. Cette m\u00e9decine a d\u2019ailleurs beaucoup de mal \u00e0 donner une place \u00e0 la psychiatrie. Elle reconna\u00eet l\u2019influence des facteurs psychologiques sur la sant\u00e9, mais de fa\u00e7on beaucoup moins radicale que la m\u00e9decine africaine. Pour celle-ci, la maladie est d\u2019abord un probl\u00e8me de relations, l\u2019\u00e9tat du corps n\u2019est que le sympt\u00f4me des relations bonnes ou mauvaises que le sujet entretient avec sa famille et ses voisins. Mon professeur de philosophie disait que l\u2019on n\u2019est malade qu\u2019en fonction de l\u2019id\u00e9e que l\u2019on se fait de la sant\u00e9. Je le pr\u00e9cise en disant que l\u2019on n\u2019est malade qu\u2019en fonction du syst\u00e8me de repr\u00e9sentations dans lequel on vit son mal. <br>Le g\u00e9nie de l\u2019Occident a \u00e9t\u00e9 de faire de la maladie un objet, avec les r\u00e9sultats remarquables que l\u2019on sait. Mais cela laisse les patients dans un grand \u00e9tat de manque, parce qu\u2019on soigne en eux quelque chose qui ne leur appartient pas. Leur sentiment est que les m\u00e9decins ne les soignent pas, ils soignent leurs maladies. Malgr\u00e9 toute leur bonne volont\u00e9, ils sont incapables de soigner la personne dans son entier. Les infirmi\u00e8res s\u2019y essaient, mais les ma\u00eetres des soins, ce sont les m\u00e9decins. Leur m\u00e9decine tend vers une sp\u00e9cialisation de plus en plus forte. Elle ob\u00e9it au principe de s\u00e9paration de la logique occidentale, alors que la logique traditionnelle est une logique d\u2019int\u00e9gration. Les m\u00e9decines traditionnelles ne s\u2019occupent pas du corps ? Bien s\u00fbr que si ! mais elles consid\u00e8rent que le corps est son propre h\u00f4pital. Le r\u00f4le du soignant est de l\u2019aider \u00e0 travailler, en lui donnant par exemple des pr\u00e9parations \u00e0 base de plantes, qui peuvent \u00eatre tr\u00e8s efficaces. Mais l\u00e0 n\u2019est pas l\u2019essentiel. Qu\u2019est ce que c\u2019est, l\u2019essentiel ? Pour le comprendre, il faut saisir que dans les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles, il n\u2019y a pas de s\u00e9paration entre le religieux et le profane, mais entre ce qui est visible et ce qui est invisible, c\u2019est-\u00e0-dire entre le monde des anc\u00eatres et le monde des vivants. On croit plus en ce qu\u2019on ne voit pas, mais que certaines personnes sont capables de voir, qu\u2019en ce qu\u2019on voit. <br>La famille, ce n\u2019est pas seulement le groupe des vivants, c\u2019est aussi celui des d\u00e9funts, vivants d\u2019une autre mani\u00e8re. L\u2019identit\u00e9 de chacun est d\u2019abord celle de sa famille. Ma vie actualise la vie de mon p\u00e8re, de mon grand-p\u00e8re, de mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re, etc. Je les prolonge. La maladie de quelqu\u2019un est ainsi le sympt\u00f4me d\u2019un mal collectif. Le praticien traditionnel, le nganga chez les Doualas du Cameroun, cherche ce qui ne va pas dans la famille. \u00c7a peut venir d\u2019un d\u00e9funt, d\u2019un vivant, de quelqu\u2019un de l\u2019entourage imm\u00e9diat. Pour le nganga, la maladie d\u2019un seul est la preuve que sa famille est en conflit. Mais il ne le dit pas, c\u2019est son secret, parce qu\u2019en fait, les membres de la famille sont incapables de le reconna\u00eetre. \u00c7a n\u2019est pas particulier aux Africains ! Nous non plus ne sommes pas conscients de ce qui fait notre identit\u00e9. Pensez par exemple \u00e0 tous les rites de partage des boissons qui vont de soi et qui pourtant varient d\u2019une r\u00e9gion \u00e0 l\u2019autre. J\u2019ai mis du temps \u00e0 comprendre que chez les Doualas, la personne qui vous invite vide son verre en m\u00eame temps que vous, ni plus vite, ni moins vite. Quand votre verre est vide, il le remplit aussit\u00f4t. Quand vous voulez partir, vous laissez un doigt de boisson et dites : \u00ab je suis parti. \u00bb Personne n\u2019a pu me l\u2019expliquer parce que c\u2019\u00e9tait \u00e9vident pour tout le monde. Vous rapportez cette phrase extraordinaire d\u2019un nganga : \u00ab Je suis ici pour r\u00e9concilier et conseiller. \u00bb Oui, mais les nganga n\u2019aiment pas le dire. D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, en Occident comme en Afrique, les gens ne trouvent pas normal qu\u2019il y ait des conflits familiaux, alors qu\u2019il y en a dans toutes les familles ! En Afrique, quand ces conflits d\u00e9passent le seuil de tol\u00e9rance, les gens pensent qu\u2019il y a quelqu\u2019un de mauvais, qui appartient \u00e0 l\u2019entourage et qui est responsable du d\u00e9sordre familial : un sorcier. Ce mot n\u2019a pas le m\u00eame sens qu\u2019en Occident. L\u00e0-bas, il n\u2019y a pas de sorcier \u00ab professionnel \u00bb, tout le monde peut \u00eatre sorcier, m\u00eame sans le savoir ! <br>La sorcellerie est la plus ancienne fa\u00e7on que les hommes aient trouv\u00e9 pour lutter contre le mal, contre les conflits entre humains. Elle s\u2019est r\u00e9pandue partout, m\u00eame en Occident. Il s\u2019agit de trouver un coupable. Le coupable une fois reconnu (qui pouvait ne pas savoir qu\u2019il \u00e9tait coupable, sorcier) rejettera la responsabilit\u00e9 sur quelqu\u2019un d\u2019autre ou un esprit. C\u2019est tr\u00e8s important qu\u2019il ne reconnaisse pas sa culpabilit\u00e9, sinon tous les probl\u00e8mes du groupe vont lui \u00eatre mis sur le dos. Je me suis occup\u00e9 d\u2019un adolescent cleptomane, qui a pu avouer son comportement en disant : \u00ab C\u2019est un esprit qui me pousse. \u00bb Les Occidentaux ont du mal \u00e0 comprendre \u00e7a, parce que le christianisme leur a donn\u00e9 la possibilit\u00e9 de reconna\u00eetre leur culpabilit\u00e9, gr\u00e2ce au Christ, bouc \u00e9missaire volontaire qui a pris sur lui la culpabilit\u00e9 de tous. <br>Comment proc\u00e8de le nganga ? Le nganga est d\u2019abord un ngambi, celui qui voit, un devin. Les Doualas pensent que les enfants viennent du monde des anc\u00eatres. Quand un enfant nait, les deux yeux qu\u2019il avait chez les anc\u00eatres se ferment (ils se rouvriront quand il mourra) et les deux yeux de sa vie mondaine s\u2019ouvrent (et se refermeront le jour de sa mort). Un enfant qui vient au monde a donc quatre yeux, deux ferm\u00e9s et deux ouverts. Certains enfants sont inqui\u00e9tants, parce qu\u2019ils se comportent comme si leurs yeux anciens \u00e9taient encore ouverts, comme s\u2019ils ne voulaient pas na\u00eetre. La biom\u00e9decine dirait qu\u2019ils sont autistes. <br>Toute soci\u00e9t\u00e9 a besoin de sentinelles, de voyants, de visionnaires, de ngambi pour prot\u00e9ger les autres de ce qui arrive. Personne ne veut voir ce qui se passe au del\u00e0 de la vision ordinaire. Les ngambi doivent avoir un tr\u00e8s bon \u00e9quilibre personnel, parce que effectivement, ce qu\u2019ils voient est souvent terrifiant, tr\u00e8s violent. Tout le monde se demande ce que voient les nganbi ! mais ils n\u2019inventent rien, ils n\u2019imaginent rien. Ils ont les images que tout le monde partage, mais que personne ne retient. Eux savent les retenir. Les images qui leur viennent pendant les entretiens avec le patient et sa famille sont \u00e0 la base de leur diagnostic m\u00e9dical. Ils voient ce qu\u2019il y a derri\u00e8re les sympt\u00f4mes. Cela s\u2019accompagne de toute une technique de prise en charge du malade et de rencontre des membres du groupe familial, au moins de certains d\u2019entre eux, et se termine par un repas de d\u00e9nouement de la crise. C\u2019est aussi une formidable technique de r\u00e9conciliation des membres d\u2019un groupe. Je ne suis pas nganga, parce qu\u2019en temps que pr\u00eatre je ne veux pas entrer dans le syst\u00e8me d\u2019accusation, mais je suis ngambi. Je peux donc organiser ces r\u00e9unions familiales o\u00f9 chacun r\u00e9affirme \u00e0 haute voix, devant tout le monde, qu\u2019il n\u2019a l\u2019intention de faire de mal \u00e0 personne et que s\u2019il le fait, il n\u2019en est pas conscient, il en est d\u00e9sol\u00e9 et demande \u00e0 r\u00e9parer. Il n\u2019y a pas de contradiction \u00e0 \u00eatre pr\u00eatre et nganbi ? Non. <br>Les nganga et les ngambi que je connais sont chr\u00e9tiens. Je pense d\u2019ailleurs que mon initiation avait aussi un enjeu tr\u00e8s grave pour eux : faire reconna\u00eetre leur fonction au sein de l\u2019\u00c9glise. Et pour moi : j\u2019avais le d\u00e9sir de montrer que les cultures n\u2019\u00e9taient pas imperm\u00e9ables les unes aux autres. Et donc que le christianisme d\u2019origine m\u00e9diterran\u00e9enne pouvait \u00eatre africain. Le christiannisme transforme la religion ancestrale, mais celle-ci aussi agit sur la fa\u00e7on de vivre la foi chr\u00e9tienne. Un \u00e9v\u00eaque mozambicain me disait que pendant ses tourn\u00e9es dans les paroisses, il \u00e9tait accompagn\u00e9 par son p\u00e8re, qui \u00e9tait mort depuis 15 ans. Comment devient-on nganga ou ngambi ? On devient nganga par le r\u00eave : un nganga d\u00e9c\u00e9d\u00e9 de la famille vous demande de lui succ\u00e9der. Ensuite, on devient le disciple d\u2019un nganga pendant 6 ou 7 ans. Mais \u00e7a, personne ne le raconte : ce serait comme de dire que l\u2019on est pr\u00eatre pour avoir \u00e9tudi\u00e9 7 ans dans un s\u00e9minaire \u00e0 cause de ses ann\u00e9es de s\u00e9minaire, alors que dans les deux cas il s\u2019agit d\u2019une vocation et non de l\u2019acquisition d\u2019un savoir. <br>Au d\u00e9but, je cherchais seulement \u00e0 comprendre les \u00e9l\u00e8ves africains du lyc\u00e9e o\u00f9 j\u2019enseignais. Je suis devenu ngambi parce que mon ma\u00eetre a compris tr\u00e8s vite, bien avant moi, que je venais chercher un pouvoir, et non un savoir. Mais c\u2019est moi qui utilise le mot \u00ab pouvoir \u00bb, pas le nganga. Mon ma\u00eetre pensait seulement que je voulais devenir comme lui. Il y a donc eu un malentendu de plusieurs ann\u00e9es entre lui et moi. Le savoir n\u2019a aucun int\u00e9r\u00eat pour un nganga. Ce qui le l\u00e9gitime, c\u2019est le don que lui ont donn\u00e9 ses anc\u00eatres, \u00e7a n\u2019est pas le savoir. Le pouvoir est quelque chose de tr\u00e8s ambigu. Il faut en \u00eatre conscient. Il ne peut pas y avoir de relation humaine sans qu\u2019il y ait un pouvoir quelque part. Mais en m\u00eame temps, le pr\u00eatre comme le nganga cherche \u00e0 lib\u00e9rer les gens, il utilise son pouvoir pour les lib\u00e9rer. Le message du pr\u00eatre est un message lib\u00e9rateur, voire antisocial (\u00ab les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers ! \u00bb), c\u2019est ce qui a fait le succ\u00e8s de la religion chr\u00e9tienne en Afrique aupr\u00e8s des femmes et des enfants, les cadets sociaux, mais elle peut aussi \u00eatre utilis\u00e9e abusivement comme un pouvoir. Quel est le r\u00f4le des nganga dans la lutte contre le sida ? Ils ont eu du mal \u00e0 int\u00e9grer la pand\u00e9mie dans leurs pratiques parce que \u00e7a ne ressemble \u00e0 rien de ce qu\u2019ils ont connu avant. Lorsqu\u2019il y a eu une \u00e9pid\u00e9mie de chol\u00e9ra, il y a quelques ann\u00e9es, la population et les nganga avec elles ont retrouv\u00e9 tr\u00e8s rapidement des pratiques anciennes qui leur ont permis d\u2019assimiler tr\u00e8s vite les consignes d\u2019hygi\u00e8ne de la m\u00e9decine occidentale, tout simplement parce qu\u2019ils avaient l\u2019habitude des probl\u00e8mes de diarrh\u00e9e. Avec le sida, c\u2019est diff\u00e9rent. On pense que c\u2019est un mal qui vient d\u2019ailleurs. Il est plus difficile de faire porter la faute sur quelque chose ou quelqu\u2019un qui vient de l\u2019ext\u00e9rieur du groupe. Mais peu \u00e0 peu, il s\u2019invente des pratiques pour concilier les savoirs traditionnels et les savoirs de la m\u00e9decine occidentale. <br>L\u2019Afrique loin des clich\u00e9s Vingt cinq ans apr\u00e8s sa premi\u00e8re \u00e9dition, \u00ab Les yeux de ma ch\u00e8vre \u00bb (Terre Humaine, Plon, 1981), le livre qui a fait conna\u00eetre \u00c9ric de Rosny, reste un succ\u00e8s \u00e9ditorial et continue de cr\u00e9er une sorte de connivence parmi ses lecteurs : ils n\u2019ont certes pas accompli le chemin initiatique de son auteur, mais gr\u00e2ce \u00e0 lui, ils ont abord\u00e9 un territoire \u00e0 la fois \u00e9trange et familier, ils ont voyag\u00e9 loin dans une culture radicalement diff\u00e9rente de la leur, tout en se retrouvant dans une v\u00e9rit\u00e9 humaine commune. Le livre, qui se lit comme un roman, raconte comment un jeune professeur j\u00e9suite est amener \u00e0 se plonger dans le monde d\u2019une m\u00e9decine traditionnelle africaine pour pouvoir comprendre ses \u00e9l\u00e8ves du coll\u00e8ge de Douala o\u00f9 il enseigne, ce qui l\u2019am\u00e8nera \u00e0 \u00eatre initi\u00e9 \u00e0 la \u00ab vision \u00bb des tradipraticiens de l\u2019endroit, les nganga. Le livre d\u00e9veloppe un point de vue tr\u00e8s original sur la fonction de la sorcellerie dans les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles. Dans celles-ci, dit l\u2019auteur, \u00ab tout concourt \u00e0 voiler la violence \u00bb, alors que dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales modernes, une bonne part de la gestion de la violence \u00ab spontan\u00e9e \u00bb entre les hommes est assur\u00e9e par l\u2019\u00c9tat. <br>La sorcellerie, \u00ab qui passe pour d\u00e9chainer les pires fureurs \u00bb (y compris du point de vue des Africains), est en fait un des moyens \u00ab le plus \u00e9prouv\u00e9 et le plus raffin\u00e9 \u00bb pour d\u00e9tourner la violence. En effet, elle \u00ab porte en elle-m\u00eame ses propres antidotes &#8211; les antisorciers : devins, exorcistes et ngangas. (\u2026) Le secret de sa r\u00e9ussite tient dans ses relations avec l\u2019invisible et le savoir de quelques hommes visibles, les initi\u00e9s. (\u2026) Si les vrais conflits se jouent (\u2026) dans les champs de bataille de l\u2019invisible, il devient inutile de se livrer \u00e0 des luttes aux yeux de tous. Autant de gagn\u00e9 pour l\u2019ordre public. \u00bb <br>Depuis cette premi\u00e8re exp\u00e9rience, \u00c9ric de Rosny a non seulement beaucoup progress\u00e9 dans sa connaissance des m\u00e9decines traditionnelles africaines (il est notamment un expert des plantes utilis\u00e9es dans la pharmacop\u00e9e), mais, \u00ab immigr\u00e9 \u00bb au Cameroun, il y a r\u00e9ussi son \u00ab int\u00e9gration \u00bb ! Il fait aujourd\u2019hui partie des \u00ab hommes souches \u00bb, les 27 vieillards charg\u00e9s d\u2019assister le chef du clan douala. Il ne faut surtout pas imaginer photos exotiques et film hollywoodien situ\u00e9 dans la brousse. Les \u00ab vieux \u00bb sont tous d\u2019anciens m\u00e9decins, administrateurs, avocats, etc. Le clan douala est urbain depuis le 19\u00e8me si\u00e8cle. Entretien paru dans le n\u00b0 5037 du 20 novembre 2006 du Panorama du M\u00e9decin Eric de Rosny : Aristocrate, sage, sorcier et j\u00e9suite Par Sophie Murith <br>Le docteur honoris causa de l\u2019Universit\u00e9 de Neuch\u00e2tel marie sa culture catholique et europ\u00e9enne \u00e0 sa connaissance du Cameroun et de la sorcellerie. Rencontre avec un initi\u00e9. Imperm\u00e9able et costume \u00e9l\u00e9gant, difficile de voir le sorcier derri\u00e8re le vieil homme \u00e0 l\u2019air digne. <br>Le p\u00e8re Eric de Rosny puise pourtant \u00e0 toutes les croyances pour nourrir sa spiritualit\u00e9. \u00abLE R\u00d4LE DU GU\u00c9RISSEUR EST DE RAPPELER L\u2019EXISTENCE DU MAL ET DE LE CONTR\u00d4LER.\u00bb Eric de Rosny Initi\u00e9 au ndimsi, l\u2019art de la vision surnaturelle des sorciers doualas du Cameroun, ce j\u00e9suite de 80 ans, n\u00e9 aristocrate \u00e0 Fontainebleau, est consid\u00e9r\u00e9 d\u00e9sormais comme eyum a moto, soit une \u00absouche d\u2019homme\u00bb. Lui qui si\u00e8ge aux r\u00e9unions des sages aux c\u00f4t\u00e9s de 26 hommes doualas occupe une retraite active en enseignant l\u2019anthropologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 catholique de Yaound\u00e9 depuis 2003 et en donnant des conf\u00e9rences \u00e0 la facult\u00e9 des lettres de Neuch\u00e2tel depuis vingt ans \u2013 l\u2019universit\u00e9 lui a d\u00e9cern\u00e9 un doctorat honoris causa le mois dernier. <br>Plus de 50 ann\u00e9es pass\u00e9es en Afrique et une exp\u00e9rience peu commune du milieu des ngangas, les gu\u00e9risseurs, en ont fait un ethnologue reconnu et un sp\u00e9cialiste salu\u00e9 des pratiques africaines de la sant\u00e9 et de l\u2019\u00e9migration. Ann\u00e9es 50. C\u2019est pour mieux conna\u00eetre l\u2019arri\u00e8re-fond de ses \u00e9l\u00e8ves du Coll\u00e8ge Liebermann de Douala o\u00f9, d\u00e8s 1957, il enseigne le fran\u00e7ais aux futurs ministres ou pr\u00e9sidents de la Cour supr\u00eame du Cameroun, que le p\u00e8re ignacien d\u00e9cide de s\u2019immerger dans la culture douala. Il obtient un cong\u00e9 d\u2019une ann\u00e9e et le soutien de sa hi\u00e9rarchie pour apprendre ce dialecte. \u00abJe voulais conna\u00eetre cette langue non par utilit\u00e9, tout le monde parlait fran\u00e7ais ou presque, mais pour avoir, avec mes \u00e9l\u00e8ves, un contact plus vrai.\u00bb <br>L\u2019appel des tambours. Un souci de r\u00e9duire les distances culturelles qu\u2019il porte en lui depuis toujours. Fid\u00e8le au mod\u00e8le du missionnaire Matteo Ricci, \u00e9vang\u00e9lisateur de la Chine du XVIe si\u00e8cle, dont les r\u00e9cits ont berc\u00e9 sa jeunesse, il s\u2019\u00e9tablit dans une chambre proche de l\u2019\u00e9glise o\u00f9 il officie dans un quartier douala et partage ses repas avec une famille de l\u2019ethnie. \u00abUne fillette de 9 ans se moquait de ma prononciation, c\u2019\u00e9tait le monde \u00e0 l\u2019envers.\u00bb L\u00e0, il remarque un voisin au comportement nocturne surprenant. Ses tambours l\u2019appellent, la curiosit\u00e9 aura raison des appr\u00e9hensions. \u00abJe voulais conna\u00eetre ce qui n\u2019\u00e9tait pas d\u00fb \u00e0 l\u2019Europe dans un pays o\u00f9 tout est tourn\u00e9 vers l\u2019Europe.\u00bb Il est accueilli \u00e0 bras ouverts et reste vivre plus de quatre ans avec les Doualas, plus de quatre ans durant lesquels Din \u2013 c\u2019est ainsi qu\u2019il l\u2019appelle dans ses livres \u2013 l\u2019initie au monde des anc\u00eatres. <br>En cherchant le savoir, Eric de Rosny a trouv\u00e9 le pouvoir. \u00abPour Din, le savoir sans pouvoir est une culture morte, st\u00e9rile.\u00bb Durant le mois d\u2019ao\u00fbt 1975, il passe \u00e0 l\u2019\u00e9tape sup\u00e9rieure. Fini le r\u00f4le d\u2019observateur: Din veut lui ouvrir les yeux. Selon la croyance, chacun est con\u00e7u avec quatre yeux, une paire se ferme \u00e0 la naissance alors que l\u2019autre reste ouverte. La r\u00e9ponse du p\u00e8re de Rosny: \u00abJ\u2019appr\u00e9cie beaucoup mais je ne suis pas s\u00fbr de mieux voir apr\u00e8s.\u00bb Il accepte tout de m\u00eame par amiti\u00e9, du disciple au ma\u00eetre, et avec l\u2019aval de sa hi\u00e9rarchie. Bien que nomm\u00e9 directeur de l\u2019Institut africain pour le d\u00e9veloppement \u00e9conomique et social (Inades) \u00e0 Abidjan \u2013 \u00abun gros truc\u00bb \u2013, toute son attention va \u00e0 sa future initiation. Il faut tout d\u2019abord trouver herbes et \u00e9corces, en extraire une d\u00e9coction que le j\u00e9suite aura d\u00fb verser dans chacun des yeux d\u2019une ch\u00e8vre achet\u00e9e pour l\u2019occasion en disant: \u00abJe d\u00e9sire voir comme Din voit.\u00bb II enjambe neuf fois l\u2019animal qui absorbe son mal et lui donne en \u00e9change ses deux yeux, pour qu\u2019il puisse voir dans le ndimsi. <br>Le soir venu, l\u2019initi\u00e9 se met une goutte du m\u00eame liquide au coin de chaque oeil. Une seule consigne: se souvenir de ses r\u00eaves au r\u00e9veil. Le matin du 24 ao\u00fbt, le p\u00e8re de Rosny voit clair. Ni hallucination, ni extase, juste une vision froide de la violence. En \u00e9coutant la radio, il visualise en flash, la brutalit\u00e9 du conflit relat\u00e9. L\u2019initiation ouvre les yeux du candidat sur les actes de violence qui se commettent autour de lui et alimentent les croyances en la sorcellerie. \u00abLe r\u00f4le du gu\u00e9risseur est de rappeler l\u2019existence du mal et de le contr\u00f4ler.\u00bb Pendant son noviciat d\u00e9j\u00e0, un ma\u00eetre lui avait ouvert les yeux selon la m\u00e9thode des Exercices spirituels de saint Ignace. Par la contemplation des myst\u00e8res de la vie de J\u00e9sus, il parvenait \u00e0 vivre les sc\u00e8nes de l\u2019Evangile, \u00abavec ses cinq sens\u00bb. <br><strong>Grand \u00e9cart. <\/strong><br>Malgr\u00e9 ce grand \u00e9cart spirituel, le pr\u00eatre ne se consid\u00e8re pas comme syncr\u00e9tiste. \u00abJ\u2019ai une religion principale qui suit le cheminement de ce que je suis.\u00bb Il emprunte simplement l\u2019itin\u00e9raire d\u2019un j\u00e9suite: aller \u00e0 la fronti\u00e8re d\u2019une culture qui n\u2019est pas la sienne. Sit\u00f4t initi\u00e9, il quitte le Cameroun pour Abidjan et la C\u00f4te d\u2019Ivoire. Il y s\u00e9journera sept ans, dirigeant l\u2019Inades, avant de retrouver Douala pour endosser la charge de sup\u00e9rieur provincial des j\u00e9suites de l\u2019Afrique de l\u2019Ouest. \u00abEncore une preuve du soutien de ma hi\u00e9rarchie.\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>De 1991 \u00e0 2003, Eric de Rosny est le directeur du Centre spirituel de Bonamoussadi de Douala. De nombreuses personnes, catholiques et protestantes, sans distinction, viennent chercher son soutien, car il n\u2019a pas dans le regard \u00abla lueur de malice qui brille dans les yeux de certains pr\u00eatres lorsqu\u2019on leur parle de sorcellerie\u00bb. Il les \u00e9coute puis les dirige vers les personnes les mieux \u00e0 m\u00eame de les aider: service de psychiatrie, nganga, pr\u00eatre ou pasteur. Utilise-t-il ses capacit\u00e9s surnaturelles pour soigner? \u00abLe nganga doit aussi d\u00e9signer le coupable mal\u00e9fique pour parvenir \u00e0 la gu\u00e9rison.\u00bb Un pas qu\u2019il se refuse cependant \u00e0 franchir. <br>\u00a9 Compilation de Brother Metusala Dikobe<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hommage au P\u00e8re de Eric de Rosny d\u00e9c\u00e9d\u00e9 ce 2 mars Eric de Rosny sj est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 le 2 mars 2012. 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