{"id":29467,"date":"2009-06-23T15:03:51","date_gmt":"2009-06-23T15:03:51","guid":{"rendered":""},"modified":"2006-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-01-01T00:00:00","slug":"3252","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/3252\/","title":{"rendered":"Entretien avec Jean-Pierre B\u00e9kolo"},"content":{"rendered":"<p>Un artiste et des femmes &#8211; CLAP NOIR : cin\u00e9mas et audiovisuels Africains &#8211; <!-- logo de l'article --><\/p>\n<div id=\"col_insert\"><a><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/external.ak.fbcdn.net\/safe_image.php?d=1af9f6bb76a2ce892c77affc48baa081&amp;url=http%3A%2F%2Fwww.clapnoir.org%2FIMG%2Farton430.jpg\" alt=\"\" class=\"UIMediaItem_UnknownWidth\" \/><\/a> <\/div>\n<p><!-- Fin de logo de l'article --><\/p>\n<div class=\"titre\">Un artiste et des femmes<\/div>\n<div class=\"soustitre\">Entretien avec Jean-Pierre B&eacute;kolo<\/div>\n<div class=\"texte\">\n<p class=\"spip\">Les saignantes <\/p>\n<p><\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Quelle a &eacute;t&eacute; l&rsquo;histoire de ce film, qui est  votre troisi&egrave;me long m&eacute;trage, Les saignantes&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">C&rsquo;est un film que j&rsquo;ai voulu faire pour r&eacute;pondre &agrave; un certain  nombre de questions. Je voulais parler aux dirigeants, &agrave; l&rsquo;&eacute;lite africaine en  g&eacute;n&eacute;ral, qui est assez d&eacute;sinvolte dans son comportement, comme si elle n&rsquo;&eacute;tait  pas regard&eacute;e, tout simplement. Et j&rsquo;ai trouv&eacute; que c&rsquo;&eacute;tait mon r&ocirc;le de cin&eacute;aste  de tendre un miroir, de les montrer, de leur dire &quot;voil&agrave; ce que vous faites&quot;.  Puis, pour faire ce film, je me suis dit que les personnages les plus forts, les  plus int&eacute;ressants, politiquement, &eacute;taient les filles. Quand ce sont des filles  qui ont un comportement d&eacute;viant, tout le monde s&rsquo;en m&ecirc;le. L&rsquo;Eglise, les  religieux, l&rsquo;Etat, la famille, tout le monde se sent concern&eacute;. Alors je me suis  dit que les filles allaient &ecirc;tre plus percutantes que des gar&ccedil;ons.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">D&rsquo;o&ugrave; vient l&rsquo;univers du film&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Je me suis aussi dit que j&rsquo;allais traiter de choses extr&egrave;mes qui  finalement occupent la vie quotidienne en Afrique et dont on ne parle pas  beaucoup au cin&eacute;ma. La mort, par exemple. Les gens ont une vie dure, ils  s&rsquo;habituent &agrave; cela et je trouve cela terrible. Alors, je me suis dit que  j&rsquo;allais faire un film d&rsquo;anticipation. Les Am&eacute;ricains appellent cela  &quot;cautionnary tell&quot;. C&rsquo;est une mani&egrave;re de dire&nbsp;: &quot;attention, si nous continuons  comme cela, voil&agrave; vers quoi nous irons&quot;. Il fallait donc faire peur en disant&nbsp;:  &quot;si nous continuons dans cette mauvaise voie, nous aurons une soci&eacute;t&eacute; d&eacute;labr&eacute;e&quot;.  En m&ecirc;me temps, il ne fallait pas trahir l&rsquo;image de l&rsquo;Afrique, l&rsquo;image des  filles. Il fallait qu&rsquo;elles restent belles, attirantes et que le contexte que je  montre ne soit pas montr&eacute; encore de mani&egrave;re r&eacute;aliste et glauque. Le c&ocirc;t&eacute;  glauque, il fallait que ce soit le cin&eacute;ma qui le cr&eacute;e. Au montage, il fallait  une esp&egrave;ce de transe. C&rsquo;est une soci&eacute;t&eacute; en transe. Ces filles vivent dans une  soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; presque tout le monde est mort, du moins mentalement, avec la  corruption, mais elles, ne veulent pas mourir comme tout le monde. Voil&agrave; les  diff&eacute;rents &eacute;l&eacute;ments que j&rsquo;avais pour faire cet objet filmique qu&rsquo;est Les  saignantes.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Est-ce un film de genre&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">C&rsquo;est un film qui flirte avec plusieurs genres, non pas pour faire  la caricature du genre mais pour faire que l&rsquo;Afrique parle au cin&eacute;ma de genre.  Nous ne pouvons pas faire du cin&eacute;ma de genre sans tomber dans la caricature. Je  m&rsquo;amuse toujours &agrave; dire que si l&rsquo;on imagine une course-poursuite au Cameroun  entre la police et les voleurs, c&rsquo;est la voiture de police qui va tomber en  panne d&rsquo;essence&nbsp;!&#8230; On ne peut pas imiter ces choses sans parler de notre  soci&eacute;t&eacute; et de nous-m&ecirc;mes. Donc, il s&rsquo;agit de r&eacute;concilier le cin&eacute;ma africain, ou  disons, l&rsquo;Afrique avec le cin&eacute;ma qui se pratique partout. Nous avons &agrave; peu pr&egrave;s  les m&ecirc;mes sujets, on peut parler de tout, mais il ne faut pas qu&rsquo;on trahisse le  message de notre propre soci&eacute;t&eacute;.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Comment s&rsquo;est d&eacute;roul&eacute;e l&rsquo;&eacute;criture, la mise en  production du film&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Le film a &eacute;t&eacute; &eacute;crit tr&egrave;s vite. J&rsquo;&eacute;tais au Cameroun le 11 septembre  2001, apr&egrave;s avoir pass&eacute; une ann&eacute;e enti&egrave;re aux Etats-Unis, o&ugrave; j&rsquo;enseignais. Le  quotidien m&rsquo;a plus surpris que pendant mes autres s&eacute;jours, m&ecirc;me si je suis n&eacute; l&agrave;  et que j&rsquo;ai grandi l&agrave;. Je suis revenu en France, je suis all&eacute; au ski avec mes  enfants et j&rsquo;ai &eacute;crit le sc&eacute;nario, en deux semaines. Je ne sais pas skier et il  faisait froid et moi, au ski, j&rsquo;&eacute;crivais&nbsp;!! Je l&rsquo;ai d&eacute;pos&eacute; &agrave; l&rsquo;Avance sur  recette au CNC et je l&rsquo;ai obtenue en 2002.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Pourquoi avez vous attendu 2004 pour  tourner&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">On a esp&eacute;r&eacute; avoir une cha&icirc;ne de t&eacute;l&eacute;vision, on a attendu deux ans.  Michel Reilhac, sur Arte, a dit qu&rsquo;il aimait la premi&egrave;re partie et pas la  deuxi&egrave;me. La deuxi&egrave;me partie est plut&ocirc;t &quot;thriller classique&quot; et la deuxi&egrave;me  partie est plus &quot;locale&quot;, parce qu&rsquo;il faut tout de m&ecirc;me parler de la r&eacute;alit&eacute;  camerounaise. Au pr&eacute;-montage, il a vu le film, il a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s n&eacute;gatif. J&rsquo;ai  trouv&eacute; qu&rsquo;Arte, qui est cens&eacute; &ecirc;tre la cha&icirc;ne qui fait des films peu pr&eacute;visibles,  quand il s&rsquo;agit d&rsquo;Afrique, fait des films journalistiques, des films li&eacute;s &agrave;  l&rsquo;actualit&eacute;, &agrave; ce qu&rsquo;on lit dans les journaux, des &quot;films OGN&quot;&nbsp;! La dette, les  enfants soldats&#8230;&nbsp;! La relation de ces institutions &agrave; l&rsquo;Afrique me parait tr&egrave;s  bizarre. D&egrave;s qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;Afrique, il y a quelque chose qui n&rsquo;est plus normal.  Si on applique &agrave; l&rsquo;Afrique ce que l&rsquo;on dit aux autres, je crois que cela  marcherait. Mais chaque fois qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;Afrique, on dirait qu&rsquo;il y a un  boulon qui saute dans la t&ecirc;te de la plupart des d&eacute;cideurs. Sur Canal, ils m&rsquo;ont  dit que mon film, c&rsquo;&eacute;tait du Jean-Pierre Mocky, je ne suis pas contre, mais ils  n&rsquo;ont pas pris mon film&nbsp;! Du coup, on est partis sur une production  franco-camerounaise, en 2004.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Le film est tourn&eacute; avec une cam&eacute;ra  num&eacute;rique.<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">J&rsquo;ai tourn&eacute; avec une cam&eacute;ra num&eacute;rique que l&rsquo;on a cherch&eacute;e pendant  pr&egrave;s de trois mois. C&rsquo;est une dvcam Ikegami. L&rsquo;&eacute;lectronique de l&rsquo;Ikegami donne  une image particuli&egrave;re, qui allait permettre de donner l&rsquo;esth&eacute;tique qu&rsquo;on  recherchait. Tous les contrastes ont &eacute;t&eacute; obtenus au tournage. J&rsquo;ai pris un chef  op&eacute;rateur zimbabw&eacute;en que je connais depuis longtemps, Robert Humphrey. Au d&eacute;but,  il ne voulait pas tourner en vid&eacute;o. Je lui ai dit ce que je voulais en lumi&egrave;re.  Parmi les deux filles du film, l&rsquo;une a la peau tr&egrave;s fonc&eacute;e, l&rsquo;autre a la peau  tr&egrave;s claire, elle est m&eacute;tisse d&rsquo;ailleurs. Quand on parle de cin&eacute;ma, les chef  op&eacute;rateurs disent toujours qu&rsquo;un Noir &agrave; c&ocirc;t&eacute; d&rsquo;un Blanc, c&rsquo;est difficile &agrave;  &eacute;clairer, mais le film d&eacute;montre le contraire. Les deux filles du film se  ressemblent m&ecirc;me presque, &agrave; l&rsquo;image.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Pourquoi le choix de la vid&eacute;o plut&ocirc;t que la  pellicule&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Il ne fallait pas se tromper. C&rsquo;est &agrave; dire, il ne fallait pas  faire de la vid&eacute;o pour des raisons d&rsquo;&eacute;conomie, ou pour de fausses raisons. Il  fallait faire avec la vid&eacute;o tout comme on fait avec la pellicule. Il fallait  savoir ce qu&rsquo;on voulait faire. C&rsquo;est pour cela que cela nous a pris du temps de  trouver cette cam&eacute;ra. On a fabriqu&eacute; aussi nos propres &eacute;clairages. A aucun moment  je n&rsquo;ai senti que j&rsquo;&eacute;tais en vid&eacute;o. On avait juste une flexibilit&eacute;, sur place.  On essayait de cr&eacute;er visuellement ce qu&rsquo;on avait en t&ecirc;te. Concernant la  pellicule, je ne suis pas un nostalgique, quelqu&rsquo;un qui s&rsquo;accroche aux choses,  aux vieilles choses. Je ne suis pas conservateur, dans ce sens l&agrave;. Mais je suis  un auteur. Je crois qu&rsquo;on fait un film pour dire des choses. Chaque image,  chaque plan doit dire les choses. Je suis pr&ecirc;t &agrave; m&rsquo;adapter. Et puis, je suis  technicien &agrave; la base, je suis monteur, et je n&rsquo;ai pas peur de la technique. Je  pense que la technique se met au service d&rsquo;un propos. Il y a beaucoup de  possibilit&eacute;s aujourd&rsquo;hui que l&rsquo;on n&rsquo;exploite pas par conservatisme. C&rsquo;est quand  on n&rsquo;a pas de contenu que l&rsquo;on se contente du contenant. Je n&rsquo;aime pas du tout  les d&eacute;bats pour ou contre le num&eacute;rique. Pour moi, le cin&eacute;ma est du cin&eacute;ma. Je  peux prendre vingt ans pour faire un film avec une petite cam&eacute;ra num&eacute;rique et  avoir une exigence incroyable et &agrave; la fin, cela devient un tr&egrave;s grand film&nbsp;! Le  tout, c&rsquo;est ce qu&rsquo;on veut dire et comment on le dit. C&rsquo;est un peu la faiblesse,  pour moi, des Africains en g&eacute;n&eacute;ral et du Fespaco en particulier&nbsp;: s&rsquo;accrocher &agrave;  la forme et non au fond.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Mais pour &ecirc;tre &eacute;ligible au Fespaco, il faut que  le film soit tir&eacute; sur une copie 35&#8230;<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Si on est confiant en sa capacit&eacute; de juger, on accepte tout et on  sait faire la part des choses entre ce qui est de l&rsquo;amateurisme et ce qui est du  cin&eacute;ma. Cette restriction, elle est en fait purement financi&egrave;re&#8230; Je me suis  retrouv&eacute; endett&eacute; pour faire mon kin&eacute;scopage, pour faire une copie 35 de mon film  et aller au Fespaco&nbsp;!<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Le fespaco a tout de m&ecirc;me salu&eacute; le film en lui  d&eacute;cernant l&rsquo;&eacute;talon d&rsquo;argent du Yennenga en 2007<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Le prix que nous avons eu au Fespaco, tr&egrave;s franchement, &eacute;tait pour  moi r&eacute;volutionnaire&nbsp;! Ce n&rsquo;est pas le genre de films que le Fespaco prime. Et  puis, nous avons eu des mentions sp&eacute;ciales, coup de coeur du jury&#8230; Je pense  que le Fespaco ne fait pas cela en g&eacute;n&eacute;ral mais c&rsquo;est tout &agrave; son honneur. Je  suis content que ce soit avec mon film qu&rsquo;ils aient montr&eacute; qu&rsquo;on pouvait aller  un peu plus loin. Mais cela ne pr&eacute;sage de rien pour l&rsquo;avenir, parce qu&rsquo;on peut  faire cela pour un film et apr&egrave;s, le Fespaco peut redevenir conservateur, comme  celui-ci en 2009. Je ne sais pas si je dois me r&eacute;jouir pour moi uniquement ou  pour le cin&eacute;ma africain en g&eacute;n&eacute;ral. Ce genre de films sont prim&eacute;s plut&ocirc;t &agrave;  l&rsquo;ext&eacute;rieur. Mais dire cela, c&rsquo;est dire que les Africains ne sont pas assez  sophistiqu&eacute;s pour juger d&rsquo;un film qui sort des sentiers battus.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Comment a r&eacute;agi le public au  Fespaco&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Mon film est pass&eacute; le vendredi et je sais que le samedi, tout le  monde en parlait dans la ville. Les gens &eacute;taient d&eacute;rang&eacute;s. Cela m&rsquo;a plu. Il faut  que les gens soient d&eacute;rout&eacute;s. Le film a &eacute;t&eacute; montr&eacute; aussi au festival de film de  quartier de Dakar en 2006 et j&rsquo;ai vu, d&egrave;s que le film a commenc&eacute;, les gens se  lever, perturb&eacute;s&#8230; Il y a eu un peu de panique.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Comment s&rsquo;est d&eacute;roul&eacute;e la carri&egrave;re du film&nbsp;? Au  Cameroun, d&rsquo;abord&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Le film est sorti avant le Fespaco au Cameroun. On a censur&eacute; le  film en disant qu&rsquo;il &eacute;tait pornographique et contre le r&eacute;gime. La commission de  censure a demand&eacute; dix-huit coupes et a interdit &eacute;galement le film aux moins de  18 ans&nbsp;!! La commission de censure m&rsquo;a convoqu&eacute; apr&egrave;s la sortie, j&rsquo;ai d&ucirc;  expliquer chaque sc&egrave;ne du film&nbsp;! Dans la commission, il n&rsquo;y avait pas de femme&nbsp;!  Il y avait un repr&eacute;sentant de l&rsquo;Eglise, un repr&eacute;sentant des services secrets, un  magistrat, un policier&#8230; C&rsquo;&eacute;tait tr&egrave;s int&eacute;ressant, cette rencontre impossible  avec ces gens qui me posaient des questions sur le film. Cela dit long sur notre  soci&eacute;t&eacute;, au Cameroun, et cela s&rsquo;&eacute;tend aux pays africains&nbsp;: il y a un c&ocirc;t&eacute;&#8230;  suicidaire, o&ugrave; ce qui nous concerne est trait&eacute;, peut-&ecirc;tre pas avec du m&eacute;pris,  mais avec duret&eacute;, alors que ce qui ne nous concerne pas est accueilli &agrave; bras  ouverts. Mais il y a des gens qui luttent contre cela. J&rsquo;ai donc b&eacute;n&eacute;fici&eacute; du  soutien de la presse&#8230; Donc, on a montr&eacute; le film et cela a &eacute;t&eacute; un succ&egrave;s de ce  point de vue. M&ecirc;me si les gens sortaient en disant &quot;on est pas s&ucirc;r d&rsquo;avoir tout  compris, la prochaine fois, essaie de faire un film plus accessible&quot;. Et je leur  r&eacute;ponds que quand on fait un film tous les cinq ans, voire tous les dix ans, il  faut qu&rsquo;il soit dense, tout de m&ecirc;me&nbsp;!<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Pourquoi cet accueil au Cameroun&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Je crois qu&rsquo;en Afrique, et dans cette partie de l&rsquo;Afrique que je  connais bien, &#8211; le Cameroun et les pays d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest &#8211; nous avons des  probl&egrave;mes avec notre propre image. Il y a des images que l&rsquo;on a l&rsquo;habitude de  voir &agrave; la t&eacute;l&eacute;vision, au cin&eacute;ma&#8230; Par exemple, quand on voit une femme nue,  blanche, c&rsquo;est normal. Mais une femme noire nue, c&rsquo;est un scandale&nbsp;! Donc, c&rsquo;est  tout de m&ecirc;me une image que l&rsquo;on se renvoie &agrave; soi-m&ecirc;me. Notre image. Que l&rsquo;on  soit nu ou habill&eacute;&nbsp;! La nudit&eacute; n&rsquo;a d&rsquo;ailleurs pas toujours le m&ecirc;me sens. Il y a  des r&eacute;gions, au Cameroun, o&ugrave; l&rsquo;on marchait nu&nbsp;!<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Etiez vous conscient d&rsquo;enfreindre un  tabou&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Je savais que les filles posent toutes ces questions. Je savais  qu&rsquo;en faisant un film qui traiterait de la sexualit&eacute;, j&rsquo;allais &ecirc;tre &agrave; la limite.  Mais si vous regardez le film image par image, vous ne voyez rien, c&rsquo;est plut&ocirc;t  la tension &eacute;rotique. On a essay&eacute; de donner une puissance, par le montage, par  lequel on sugg&egrave;re. Ce qui est plus fort qu&rsquo;une image crue. J&rsquo;ai montr&eacute; le film  dans un coll&egrave;ge &agrave; Boston et c&rsquo;&eacute;tait des filles noires qui m&rsquo;avaient invit&eacute;.  Elles ont dit que c&rsquo;&eacute;tait scandaleux de montrer des filles noires comme cela. Et  &agrave; la f&ecirc;te, le soir, elles se mettent &agrave; danser et je leur ai dit&nbsp;: &quot;regardez, la  mani&egrave;re dont vous dansez, c&rsquo;est pire que mon film&quot;. Elle n&rsquo;avait pas fait le  lien. Quand vous dansez certaines danses africaines, vous d&icirc;tes que c&rsquo;est la  tradition, mais pour d&rsquo;autres qui n&rsquo;en savent rien, ces danses peuvent &ecirc;tre dix  fois plus &eacute;rotiques que le film&nbsp;!<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">C&rsquo;est donc le regard qui cr&eacute;e  l&rsquo;&eacute;rotisme.<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Oui, et c&rsquo;est le miroir. Je trouve qu&rsquo;on ne se regarde pas. On  aseptise tout. Au Cameroun, il y a une expression que j&rsquo;adore. Quand il se passe  quelque chose, tout le monde dit&nbsp;: &quot;venez voir le cin&eacute;ma qu&rsquo;il y a dehors&nbsp;!&quot;.  Pour qu&rsquo;il y ait le cin&eacute;ma, il faut qu&rsquo;il y ait quelque chose &agrave; voir. Quand on  ne voit rien, c&rsquo;est qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas encore le cin&eacute;ma. On peut montrer des images  sans que personne ne dise&nbsp;:&quot; il y a du cin&eacute;ma&quot;, c&rsquo;est &agrave; dire, qu&rsquo;il y ait  quelque chose que l&rsquo;on ne voit pas d&rsquo;habitude.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Il y a donc plusieurs codes, plusieurs mani&egrave;res  de voir&nbsp;? Quelle est la place de la tradition dans ce film&nbsp;? Parler ainsi de  sexualit&eacute;, est-ce enfreindre une tradition&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">On accuse la tradition de beaucoup de choses, il y a d&rsquo;&eacute;normes  secrets (dans les soci&eacute;t&eacute;s secr&egrave;tes par exemple), mais en Afrique, nous vivons  aujourd&rsquo;hui dans des soci&eacute;t&eacute;s modernes, m&ecirc;me quand les gens ont des revenus  assez faibles. Mais je constate que d&egrave;s que, d&rsquo;un point de vue personnel, on ne  veut pas d&rsquo;une chose, on accuse la tradition. Le sexe est tr&egrave;s important dans  beaucoup de religions traditionnelles en Afrique. C&rsquo;est au coeur de la vie&nbsp;!  Mais jamais on n&rsquo;en parle dans les films&#8230; alors que ce n&rsquo;est m&ecirc;me pas tabou.  La nudit&eacute;, la pornographie, tout cela est consid&eacute;r&eacute; comme venant des Blancs&nbsp;!  Alors, au nom de la tradition, on va me dire que parler de sexe, c&rsquo;est de  l&rsquo;ali&eacute;nation&nbsp;!&#8230; Autrefois, par exemple, chez les B&eacute;ti au sud du Cameroun,  avant de se marier, plus une fille avait d&rsquo;hommes, plus elle &eacute;tait sollicit&eacute;e  pour le mariage, plus elle avait de valeur&nbsp;! Elles portaient &agrave; la tailles des  colliers de perles qui reproduisaient le nombre d&rsquo;hommes qu&rsquo;elles avaient&nbsp;!  Donc, le mythe, li&eacute; &agrave; l&rsquo;islam ou &agrave; la religion chr&eacute;tienne, de la virginit&eacute;, est  loin d&rsquo;&ecirc;tre universel.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Le film est un hymne &agrave; la femme  forte.<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Je crois que le mythe de la femme fragile est un mythe occidental.  Il y a des femmes fragiles en Afrique aussi, mais l&rsquo;id&eacute;e de la fragilit&eacute; comme  attribut f&eacute;minin peut &ecirc;tre mis en cause. En banlieue, en France, les filles  peuvent &ecirc;tre f&eacute;minines, sexuelles, et dures. Leur id&eacute;al est plut&ocirc;t l&agrave;. Aux Etats  Unis, il y a le ph&eacute;nom&egrave;ne des &quot;strong black women&quot;. Cela vient de l&rsquo;esclavage&nbsp;:  une femme qui n&rsquo;&eacute;tait pas solide n&rsquo;avait aucune chance. Toute cette mythologie  de la femme noire forte est vraie. Avec ce qu&rsquo;elles doivent endurer avec les  hommes, etc&#8230; L&rsquo;id&eacute;e que les femmes soient fortes &eacute;tait importante pour le  film.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Y a-t-il une parent&eacute; avec les films de  Tarentino et la vision qu&rsquo;il donne des femmes&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Nos deux films, Quartier Mozart et Reservoir dogs, &eacute;taient  s&eacute;lectionn&eacute;s dans la m&ecirc;me cat&eacute;gorie aux British Awards. Il n&rsquo;a pas gagn&eacute;, moi  non plus d&rsquo;ailleurs, mais on &eacute;tait dans le m&ecirc;me h&ocirc;tel. Son film &eacute;tait ludique,  travaill&eacute; en amont alors que mon film &eacute;tait &quot;&agrave; l&rsquo;arrache&quot; et je devais subir mon  contexte, mon environnement et mes moyens. Et mon public aussi&nbsp;! car je n&rsquo;en  avais presque pas, avec un film comme Quartier Mozart&nbsp;! C&rsquo;est devenu un  classique au Cameroun, mais un succ&egrave;s au Cameroun n&rsquo;a aucune cons&eacute;quence sur la  carri&egrave;re d&rsquo;un film, alors qu&rsquo;un succ&egrave;s aux Etats Unis a une cons&eacute;quence. Un film  qui pla&icirc;t aux gens avec lesquels vous avez grandi, selon que vous &ecirc;tes Am&eacute;ricain  ou Camerounais, cela n&rsquo;a pas les m&ecirc;mes retomb&eacute;es&nbsp;! Mais j&rsquo;ai refus&eacute; de regarder  Pulp fiction, parce que tout le monde m&rsquo;a dit que cela allait me plaire, que  cela ressemblait &agrave; ce que j&rsquo;essayais de faire. J&rsquo;ai toujours r&eacute;sist&eacute;. Je ne  voulais pas &ecirc;tre influenc&eacute;, ou &ecirc;tre &agrave; la mode. Je ne me nourris pas uniquement  de cin&eacute;ma, d&rsquo;ailleurs. Parfois, on a besoin d&rsquo;une cl&eacute;, mais je crois que le  cin&eacute;ma doit s&rsquo;inventer.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">En France, comment le film a-t-il &eacute;t&eacute;  accueilli&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Il y a eu des bonnes critiques, dans Le Canard, par exemple. Mais  les critiques, par exemple celles de l&rsquo;AFP, parlent beaucoup de commerce&nbsp;: ils  demandent combien il y a de copies. Je n&rsquo;ai que deux copies. Mais qu&rsquo;est-ce que  le commerce a &agrave; voir avec un film&nbsp;? S&rsquo;il y a de l&rsquo;argent derri&egrave;re le film, on  peut en parler&nbsp;? De la m&ecirc;me fa&ccedil;on, je remarque que sur France T&eacute;l&eacute;vision, on  parle du nombre d&rsquo;auditeurs des films. Le service public n&rsquo;est pas l&agrave; pour  c&eacute;l&eacute;brer le commerce&nbsp;!<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Comment s&rsquo;est pos&eacute;e la question de la  distribution&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">J&rsquo;ai voulu sortir le film en France avec un ami, apr&egrave;s le Fespaco.  Mais cela ne s&rsquo;est pas bien pass&eacute; et du coup, j&rsquo;ai sorti le film moi-m&ecirc;me. Je me  suis dit, c&rsquo;est un petit film, il ne faut pas non plus se leurrer, j&rsquo;ai deux  copies. Le film est sorti au Reflet M&eacute;dicis et &agrave; l&rsquo;Entrep&ocirc;t. J&rsquo;ai eu un super  attach&eacute; de presse.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Y a-t-il des projets en chantier&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Je d&eacute;veloppe un projet sur Eto, le footballeur camerounais. Godard  disait que les footballeurs sont devenus les vraies stars de notre &eacute;poque. J&rsquo;ai  suivi Eto, avec Pel&eacute;, les deux ic&ocirc;nes&#8230; J&rsquo;ai &eacute;crit une fiction inspir&eacute;e de son  histoire, celle d&rsquo;un enfant africain. Je pense que les Camerounais viendront  voir le film, parce que ce sera Eto. C&rsquo;est un film pour les jeunes aussi.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">Le fait de vivre en dehors du Cameroun, soit  aux Etats Unis, soit &agrave; Paris, cr&eacute;e-t-il un regard particulier, une inspiration  particuli&egrave;re&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Mon inspiration est venue parce que je suis parti du Cameroun.  J&rsquo;ai une th&eacute;orie sur le mouvement. Lorsqu&rsquo;on voyage, on peut &eacute;crire, raconter  son voyage. Le r&eacute;cit de voyage fait partie de la litt&eacute;rature. Le fait d&rsquo;aller  voir autre chose nous renvoie &agrave; l&rsquo;endroit d&rsquo;o&ugrave; on vient et &agrave; ce que l&rsquo;on est. Je  ne suis pas s&ucirc;r que j&rsquo;aurais pu regarder le Cameroun si je n&rsquo;&eacute;tais pas parti.  Cela ne veut pas dire qu&rsquo;il n&rsquo;y a que le Cameroun que je peux regarder, mais  c&rsquo;est le Cameroun qui me passionne le plus.<\/p>\n<p class=\"spip\"><strong class=\"spip\">On entend souvent critiquer le fait que la  plupart des cin&eacute;astes africains ne vivent pas en Afrique, pr&egrave;s de leur source  d&rsquo;inspiration.<\/strong><\/p>\n<p class=\"spip\">Si on appliquait le raisonnement aux &eacute;crivains fran&ccedil;ais, par  exemple, on verrait l&rsquo;absurdit&eacute; de ce propos de &quot;d&eacute;veloppement&quot; primaire&nbsp;:  &quot;rentrez chez vous, d&eacute;veloppez votre pays&quot;&#8230; Et voyez tous ceux qui sont rest&eacute;s  dans le pays et qui pillent ce pays&nbsp;! Personne ne les condamne, parce qu&rsquo;ils  sont l&agrave;-bas&#8230; Appliquez ce raisonnement &agrave; vos propres soci&eacute;t&eacute;s et vous verrez  qu&rsquo;on ne peut pas dire cela&nbsp;! Et puis, ne donner de l&rsquo;argent &agrave; des cin&eacute;astes  africains que parce qu&rsquo;ils sont en Afrique et qu&rsquo;ils font des films sur  l&rsquo;Afrique, c&rsquo;est absurde&nbsp;! Soit on est cin&eacute;aste, soit on ne l&rsquo;est pas. Soit on  est auteur, soit on ne l&rsquo;est pas. On fait des films sur ce que l&rsquo;on veut. Je ne  comprends pas bien cette territorialisation de la cr&eacute;ation. Beaucoup de  cin&eacute;astes africains acceptent cela. On nous a dit un moment &quot;vous faites partie  de la diaspora, vous ne faites plus partie de l&rsquo;Afrique&quot;. Mais 100% de l&rsquo;&eacute;quipe  nationale de foot du Cameroun ne vivent pas au Cameroun&nbsp;! Et cela ne vous choque  pas quand il faut gagner les matchs&nbsp;! Je pense que ce sont de fausses batailles.  Ce qui est important, c&rsquo;est comment on devient un auteur int&eacute;ressant.<\/p>\n<p class=\"spip\">Propos recueillis par Caroline Pochon <br \/>12 juin 2009<\/p>\n<p>Source : www.clapnoir.org<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un artiste et des femmes &#8211; CLAP NOIR : cin\u00e9mas et audiovisuels Africains &#8211; Un artiste et des femmes Entretien avec Jean-Pierre&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":13,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_lmt_disableupdate":"","_lmt_disable":"","footnotes":""},"categories":[3810],"tags":[],"class_list":["post-29467","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29467","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/13"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=29467"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29467\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=29467"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=29467"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=29467"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}