{"id":30755,"date":"2013-03-06T01:36:18","date_gmt":"2013-03-06T01:36:18","guid":{"rendered":""},"modified":"2006-01-01T00:00:00","modified_gmt":"2006-01-01T00:00:00","slug":"4616","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/4616\/","title":{"rendered":"Pierre Messmer, un soldat que le Cameroun n&rsquo;a pas oubli\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>\nA chaque disparition, la coutume veut que l\u2019on oublie les zones d\u2019ombre de la vie d\u2019un homme. Pourtant, lorsque celle-ci fut celle, tr\u00e8s publique, d\u2019un \u00ab grand serviteur de l\u2019Etat \u00bb, il est n\u00e9cessaire de ne rien omettre. Le r\u00e9cit de la vie de Pierre Messmer, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 \u00e0 91 ans, n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 la r\u00e8gle. &#8211; <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&laquo;&nbsp;Soldat&nbsp;&raquo; pour La Tribune, &laquo;&nbsp;L&eacute;gionnaire&nbsp;&raquo; du gaullisme pour Le Figaro ou encore un &laquo;&nbsp;homme de combat&nbsp;&raquo; pour Le Monde.  Il y a, dans toutes ces expressions, la marque de ce que fut Pierre  Messmer, toute sa vie, avec r&eacute;solution&nbsp;: un soldat de m&eacute;tier. Et ce,  dans une p&eacute;riode, la guerre froide, qui supposait parfois de mettre de  c&ocirc;t&eacute; certaines convictions humanistes.<\/p>\n<p><strong>Tirailleur, l&eacute;gionnaire, administrateur colonial&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Alsacien d&rsquo;origine, Pierre Messmer fut soldat bien avant la guerre.  D&egrave;s 1937, jeune dipl&ocirc;m&eacute; de l&rsquo;Ecole nationale de la France d&rsquo;Outre-mer,  il est nomm&eacute; sous-lieutenant du 12e R&eacute;giment de Tirailleurs s&eacute;n&eacute;galais.  Quand survient la d&eacute;route de l&rsquo;hiver 1939-40, il fait un choix courageux  et minoritaire &agrave; l&rsquo;&eacute;poque, celui de Londres o&ugrave; il s&rsquo;engage dans la 13e  Demi-brigade de L&eacute;gion &eacute;trang&egrave;re. Cette unit&eacute; occupe une place  particuli&egrave;re dans la l&eacute;gende gaulliste. Elle est la premi&egrave;re &agrave; incarner  l&rsquo;espoir de la reconqu&ecirc;te contre les troupes du IIIe Reich en partant  d&rsquo;Afrique. S&eacute;n&eacute;gal, Gabon, Libye, Tunisie, Londres &agrave; nouveau puis la  Normandie et Paris o&ugrave; le capitaine Messmer entre en vainqueur le 25&nbsp;ao&ucirc;t  1944.<\/p>\n<p>La suite est moins connue. Promu commandant en janvier 1945, le jeune  Messmer -il a alors 29&nbsp;ans- choisit le front indochinois pour continuer  le combat. Le 27&nbsp;ao&ucirc;t 1945, il est parachut&eacute; sur le Tonkin et  imm&eacute;diatement captur&eacute; par le Viet-Minh. Il s&rsquo;&eacute;chappe au bout de deux  mois de captivit&eacute;. Une exp&eacute;rience traumatisante, apr&egrave;s laquelle il  retrouve le chemin de l&rsquo;administration coloniale. Il passe alors cinq  ans en Indochine, &agrave; Hano&iuml; dans les arcanes du Haut commissariat. La  suite figure dans toutes les biographies, comme celle &eacute;tablie par La Tribune&nbsp;: <\/p>\n<blockquote><p>  &laquo;&nbsp;Administrateur du cercle de l&rsquo;Adrar mauritanien (1950-1952),  gouverneur de la Mauritanie (1952-1954), de la C&ocirc;te d&rsquo;Ivoire  (1954-1956), directeur de cabinet du ministre de la France d&rsquo;Outre-mer  Gaston Defferre (1956), Haut commissaire de la R&eacute;publique au Cameroun  (1956-1958), en Afrique &eacute;quatoriale (1958) et en Afrique occidentale  fran&ccedil;aise (1958-1959), Pierre Messmer joue un r&ocirc;le primordial dans le  processus de d&eacute;colonisation douce qui voit la France se s&eacute;parer sans  drame de ses colonies africaines.&nbsp;&raquo;<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Au Cameroun, la premi&egrave;re op&eacute;ration de pacification en Afrique sub-saharienne<\/strong><\/p>\n<p>Je ne suis pas s&ucirc;r que l&rsquo;on puisse parler de &laquo;&nbsp;processus de  d&eacute;colonisation douce&nbsp;&raquo; en &eacute;voquant le passage de Pierre Messmer au  Cameroun. Les bribes d&rsquo;histoire filtrant depuis les pays Bassa et  Bamil&eacute;k&eacute; nous disent m&ecirc;me exactement le contraire. Depuis 1955, la  France fait face dans ce territoire administr&eacute; sous tutelle de l&rsquo;ONU &agrave;  une r&eacute;bellion de l&rsquo;Union des populations du Cameroun (UPC) emmen&eacute;e par  Ruben Um Nyob&eacute;, fils de sorcier Bassa et syndicaliste proche des  communistes. Officiellement interdite depuis un d&eacute;cret de juillet 1955,  l&rsquo;UPC entretient un climat de gu&eacute;rilla dans le pays. Attentats, actions  de sabotage, assassinats&#8230; Dans la nuit du 18&nbsp;au 19&nbsp;d&eacute;cembre 1956, pour  appuyer son mot d&rsquo;ordre de boycottage aux &eacute;lections de l&rsquo;Assembl&eacute;e  territoriale, elle op&egrave;re une s&eacute;rie d&rsquo;attentats qui co&ucirc;tent la vie &agrave;  96&nbsp;&laquo;&nbsp;valets du colonialisme&nbsp;&raquo;. En Sanaga maritime, les op&eacute;rations de  vote sont suspendues, tandis que 80% des &eacute;lecteurs s&rsquo;abstiennent &agrave;  Douala.<\/p>\n<p>Le Haut-commissaire Messmer va alors changer de strat&eacute;gie. Au  dialogue politique, il substitue une vaste manoeuvre  contre-insurrectionnelle, directement inspir&eacute;e de la doctrine de la  &laquo;&nbsp;guerre r&eacute;volutionnaire&nbsp;&raquo; th&eacute;oris&eacute;e en Indochine et appliqu&eacute;e en  Alg&eacute;rie. A Paris, il rend visite au g&eacute;n&eacute;ral de Gaulle, qui est alors en  pleine travers&eacute;e du d&eacute;sert, dans son bureau de la rue de Solf&eacute;rino&nbsp;: <\/p>\n<blockquote><p>  &laquo;&nbsp;Je lui expose la situation au Cameroun, &eacute;crit Messmer dans ses  m&eacute;moires, et la politique arr&ecirc;t&eacute;e par le gouvernement sur ma  proposition. Il m&rsquo;&eacute;coute attentivement et me r&eacute;pond par des g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s  car il s&rsquo;interdit alors de se prononcer sur l&rsquo;action gouvernementale.  Mais je comprends que, sur ce point pr&eacute;cis, il n&rsquo;y est pas hostile.&nbsp;&raquo; <\/p><\/blockquote>\n<p>Quelle est cette nouvelle politique&nbsp;? R&eacute;ponse de l&rsquo;int&eacute;ress&eacute;&nbsp;: <\/p>\n<blockquote><p>  &laquo;&nbsp;D&eacute;sormais, ma strat&eacute;gie sera simple&nbsp;: ayant r&eacute;ussi &agrave; contenir la  r&eacute;volte de l&rsquo;UPC dans son berceau du pays bassa, je l&rsquo;y &eacute;toufferai. Et  j&rsquo;y parviendrai, remportant l&rsquo;un des deux succ&egrave;s fran&ccedil;ais de  l&rsquo;apr&egrave;s-guerre contre des insurrections outre-mer (l&rsquo;autre &eacute;tant  Madagascar).&nbsp;&raquo; <\/p><\/blockquote>\n<p>Pour m&eacute;moire, rappelons que l&rsquo;insurrection de 1947 fit environ 40&nbsp;000&nbsp;morts.<\/p>\n<p><strong>Quadrillage et recensement<\/strong><\/p>\n<p>La suite&nbsp;? Rien moins que la premi&egrave;re op&eacute;ration de pacification  lanc&eacute;e en Afrique sub-saharienne, selon les principes de la &laquo;&nbsp;guerre  r&eacute;volutionnaire&nbsp;&raquo;. Les manoeuvres sont racont&eacute;es -un peu- par Messmer,  mais surtout par un m&eacute;moire du commandant Jean Le Guillou, stagiaire de  la 73e promotion de l&rsquo;Ecole sup&eacute;rieure de guerre, &laquo;&nbsp;Une pacification  r&eacute;ussie&nbsp;: la r&eacute;duction de la r&eacute;bellion up&eacute;ciste en Sanaga maritime  (Cameroun 1957-1958).&nbsp;&raquo; Le 9&nbsp;d&eacute;cembre 1957&nbsp;est cr&eacute;&eacute;e la Zone de  pacification du Cameroun (Zopac)&nbsp;: 7&nbsp;000&nbsp;km2&nbsp;contr&ocirc;l&eacute;s par sept  compagnies d&rsquo;infanterie qui vont quadriller l&rsquo;espace. &laquo;&nbsp;Ce d&eacute;coupage,  &eacute;crit le commandant Le Guillou, s&rsquo;adapte &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; celui des rebelles  tel qu&rsquo;on le conna&icirc;t alors et se conforme naturellement &agrave; l&rsquo;ossature du  terrain.&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>Le tout est articul&eacute; &agrave; un puissant appareil de renseignement mixte  civilo-militaire, m&ecirc;lant policiers, gendarmes et soldats, fran&ccedil;ais et  camerounais. Sans oublier des patrouilles de bons citoyens. L&rsquo;&eacute;tat-major  mixte a donc pr&eacute;vu, dans un premier temps, de s&eacute;parer l&rsquo;eau du poisson.  Autrement dit, d&rsquo;&eacute;loigner la population des principaux foyers de la  r&eacute;bellion. Pour cela, les soldats regroupent tous les habitants de la  r&eacute;gion autour des axes routiers dont l&rsquo;arm&eacute;e est s&ucirc;re de garder le  contr&ocirc;le. Ces villages sont gard&eacute;s, entour&eacute;s de palissades avec un  mirador et pourvus d&rsquo;une &eacute;quipe de surveillance charg&eacute;e d&rsquo;alerter la  troupe en cas d&rsquo;attaque nocturne. A l&rsquo;entr&eacute;e, une liste des habitants  recens&eacute;s, quartier par quartier, foyer par foyer, liste tenue par les  chefs traditionnels. R&eacute;guli&egrave;rement, de nuit comme de jour, l&rsquo;autorit&eacute;  fait l&rsquo;appel des habitants, exactement comme dans n&rsquo;importe quel camp de  prisonniers. Dans certains villages, ils re&ccedil;oivent une carte de  recensement avec photographie qui sert &agrave; la fois de carte d&rsquo;identit&eacute; et  de permis de circulation.<\/p>\n<p><strong>Traque et ralliement<\/strong><\/p>\n<p>A partir du 1er avril 1958, le rem&egrave;de devient une cure de choc. Le  but&nbsp;: &laquo;&nbsp;Pourchasser inlassablement les formations rebelles, tandis  qu&rsquo;une action particuli&egrave;re de propagande incitera les maquisards &agrave; se  rallier.&nbsp;&raquo;<br \/>\nLa traque aux rebelles dans la for&ecirc;t se d&eacute;roule comme une partie de  chasse&nbsp;: quatre &agrave; six hommes, un officier et un pisteur local.  L&rsquo;objectif consiste &agrave; d&eacute;sorganiser les liaisons de l&rsquo;ennemi et surtout &agrave;  cr&eacute;er un climat d&rsquo;ins&eacute;curit&eacute; qui incite les s&eacute;paratistes &agrave; abandonner  la lutte arm&eacute;e. D&egrave;s le 7&nbsp;juin 1958, le g&eacute;n&eacute;ral Nyob&eacute; Pandjock, chef  militaire de l&rsquo;UPC, est abattu au &laquo;&nbsp;cours d&rsquo;un raid mont&eacute; sur  renseignement&nbsp;&raquo;. Le 13&nbsp;septembre, Ruben Um Nyob&eacute; est victime d&rsquo;une  op&eacute;ration similaire, son corps est imm&eacute;diatement coul&eacute; dans un bloc de  b&eacute;ton pour &eacute;viter d&rsquo;avoir un martyr. Commence alors la phase de  &laquo;&nbsp;ralliement&nbsp;&raquo;&nbsp;: journal destin&eacute; au milieux ruraux, &laquo;&nbsp;agents de  propagande&nbsp;&raquo; dans les villages et s&eacute;ances de r&eacute;&eacute;ducation concoct&eacute;es par  les officiers de l&rsquo;action psychologique.<\/p>\n<p>Combien de victimes derri&egrave;re cette ultime r&eacute;action du pouvoir  colonial&nbsp;? Dans un t&eacute;moignage non d&eacute;menti, Max Bardet (&laquo;&nbsp;OK Cargo&nbsp;! &ldquo;,  Editions Grasset, 1988), ancien pilote d&rsquo;h&eacute;licopt&egrave;re fran&ccedil;ais pr&eacute;sent au  Cameroun entre 1962&nbsp;et 1964, avance comme bilan des bombardements au  napalm effectu&eacute;s cette fois-ci en pays Bamil&eacute;k&eacute; le chiffre de 300&nbsp;000&nbsp;&agrave;  400&nbsp;000&nbsp;morts. Tous les Camerounais savent que pendant les ann&eacute;es  1960&nbsp;et 1970, on exposait sur les march&eacute;s de la r&eacute;gion les t&ecirc;tes coup&eacute;es  des maquisards de l&rsquo;UPC. L&rsquo;histoire reste donc &agrave; &eacute;crire.<\/p>\n<p>Pierre Messmer ne verra pas la fin des massacres. D&egrave;s l&rsquo;automne 1958,  il a &eacute;t&eacute; promu &agrave; Brazzaville, Haut-commissaire pour l&rsquo;Afrique  &eacute;quatoriale fran&ccedil;aise. Il continue son ascension vers les sommets du  pouvoir&nbsp;: ministre des Arm&eacute;es (neuf ans, un record sous la Ve  R&eacute;publique), Premier ministre (deux ans) et enfin, l&rsquo;immortalit&eacute; de  l&rsquo;Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise.<\/p>\n<p>La pacification camerounaise fut une politique d&rsquo;Etat, et Messmer  n&rsquo;en est certainement pas le seul architecte. Mais si l&rsquo;on &eacute;voque la  figure de l&rsquo;autorit&eacute;, n&rsquo;oublions pas sa face la plus dure, celle de  l&rsquo;exercice de la violence l&eacute;gitime de l&rsquo;Etat. Violence dont tout homme  d&rsquo;Etat doit pouvoir un jour rendre compte devant l&rsquo;Histoire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>rue89.com<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A chaque disparition, la coutume veut que l\u2019on oublie les zones d\u2019ombre de la vie d\u2019un homme. 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