{"id":5386,"date":"2020-08-13T14:51:35","date_gmt":"2020-08-13T14:51:35","guid":{"rendered":""},"modified":"2024-07-02T07:56:47","modified_gmt":"2024-07-02T05:56:47","slug":"5386","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mboasawa.com\/fr\/5386\/","title":{"rendered":"Cameroun : la saga des Soppo Priso"},"content":{"rendered":"<p>Leur histoire a tout de la saga hollywoodienne. Pendant des ann\u00e9es, les descendants du milliardaire se sont d\u00e9chir\u00e9s pour un h\u00e9ritage colossal dont ils ne connaissent m\u00eame pas le montant. Aujourd\u2019hui, ils se disent pr\u00eats \u00e0 tourner la page.<\/p>\n<p>Immacul\u00e9e, la pi\u00e8ce \u00e0 vivre joue la carte de la convivialit\u00e9 \u00e9l\u00e9gante et pratique. Immobile derri\u00e8re un grand bureau, le ma\u00eetre des lieux scrute le visiteur et pr\u00e9vient : \u00ab Je ne serre pas les mains. \u00bb Les siennes sont atrophi\u00e9es \u2013 la faute \u00e0 une myopathie diagnostiqu\u00e9e depuis plusieurs d\u00e9cennies. Nous sommes \u00e0 Grenoble, chez Gaston Soppo Priso, l\u2019un des sept h\u00e9ritiers du milliardaire Paul Soppo Priso, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 1996. Comme ses fr\u00e8res et s\u0153urs, il est au c\u0153ur de l\u2019une des affaires de succession les plus complexes des annales judiciaires camerounaises, l\u2019une des plus passionnantes aussi. Elle r\u00e9unit tous les ingr\u00e9dients d\u2019un feuilleton hollywoodien : l\u2019argent, les femmes, les enfants issus de plusieurs lits, les amours, les d\u00e9chirements, les trahisons et les frustrations.<\/p>\n<p>Gaston, 69 ans, est combatif et volubile. Il est le seul membre de la fratrie \u00e0 avoir accept\u00e9 d\u2019\u00eatre cit\u00e9. \u00ab On a voulu spolier ma m\u00e8re, qui \u00e9tait la seule \u00e9pouse l\u00e9gitime de Paul Soppo Priso, clame-t-il. Mais les choses bougent enfin, et la Cour supr\u00eame devrait bient\u00f4t officialiser son rejet de la proposition de liquidation-partage faite par les administrateurs. \u00bb<\/p>\n<p>Ce qui est en jeu, c\u2019est la r\u00e9partition de plusieurs dizaines de biens immobiliers \u00e0 l\u2019\u00e9tranger et au Cameroun (au moins une centaine sur le seul territoire national, selon un ex-directeur financier de Paul Soppo Priso), une dizaine d\u2019entreprises, dont la premi\u00e8re clinique priv\u00e9e du pays, et des actions dans nombre de soci\u00e9t\u00e9s. Le montant de la fortune de Paul Soppo Priso ? Sans doute plusieurs centaines de milliards de francs CFA, mais nul n\u2019est parvenu \u00e0 l\u2019\u00e9valuer avec pr\u00e9cision. Pas m\u00eame les hommes de loi charg\u00e9s de d\u00e9m\u00ealer l\u2019\u00e9cheveau, que certains se sont appliqu\u00e9s \u00e0 emm\u00ealer encore un peu plus. Parfois dans leur propre int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<p><strong>Une histoire familiale<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019histoire remonte \u00e0 1940. Paul Soppo Priso n\u2019a pas encore pris la pr\u00e9sidence de l\u2019Assembl\u00e9e territoriale (il sera le premier autochtone \u00e0 occuper ce poste, de 1953 \u00e0 1957). Il n\u2019est pas encore une figure du nationalisme camerounais. Surtout, il n\u2019a pas encore b\u00e2ti un empire. Paul Soppo Priso divorce de sa premi\u00e8re femme, Henriette Ndoumb\u00e8 Toto, et, un an plus tard, en 1941, \u00e9pouse Lisette Youtta Eteki, dont il a d\u00e9j\u00e0 eu un enfant, Jean-Paul. Deux filles suivront : Laurette (qui fut un temps mari\u00e9e \u00e0 William Eteki Mboumoua, un ancien secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019OUA) et Violette.<\/p>\n<p>Survient alors un retour de flamme pour la premi\u00e8re \u00e9pouse, qui donne naissance, en 1946, \u00e0 Gaston. Grand s\u00e9ducteur, Paul Soppo Priso aura trois autres enfants : Herv\u00e9, n\u00e9 de sa relation avec Ruth Sepou, puis Chantal et Serge, avec Kedi Mandengu\u00e8. Soit sept enfants au total. Des proches assurent que, malgr\u00e9 cette situation peu lisible, le patriarche parvient \u00e0 maintenir une parfaite coh\u00e9sion familiale.<\/p>\n<p>Celle-ci volera en \u00e9clats quinze jours \u00e0 peine apr\u00e8s ses obs\u00e8ques. Responsable, la premi\u00e8re \u00e9pouse, qui intente une action en justice pour obtenir la nullit\u00e9 du mariage entre Soppo Priso et sa seconde \u00e9pouse. Peu lui importe que ceux-ci aient partag\u00e9 pr\u00e8s de soixante ann\u00e9es de vie commune. Henriette Ndoumb\u00e8 Toto se pose en unique veuve. Elle affirme que son union avec l\u2019entrepreneur n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 l\u00e9galement dissoute, passant un peu vite sur le fait qu\u2019elle s\u2019est elle-m\u00eame remari\u00e9e. De surench\u00e8res en surench\u00e8res, d\u2019autres \u00ab veuves \u00bb se manifestent, sans oublier les seize neveux et ni\u00e8ces du patriarche, qui r\u00e9clament eux aussi leur part.<\/p>\n<p><strong>Le protocole d\u2019accord, source de conflits<\/strong><\/p>\n<p>En 2000, bon gr\u00e9 mal gr\u00e9, plusieurs membres de la famille concluent un protocole d\u2019accord homologu\u00e9 par un tribunal. Cens\u00e9 liquider la succession, il pr\u00e9voit d\u2019allouer une compensation de 300 millions de F CFA \u00e0 la premi\u00e8re \u00e9pouse si elle renonce \u00e0 se pr\u00e9valoir de la qualit\u00e9 de veuve. Il propose aussi le partage \u00e0 parts \u00e9gales des biens de Soppo Priso entre tous ses enfants, conform\u00e9ment au testament du d\u00e9funt. Mais Gaston ne veut pas en entendre parler. Il doute de l\u2019authenticit\u00e9 du document, rappelant avec un ton lourd de sous-entendus que ses fr\u00e8res et s\u0153urs (\u00ab des enfants adult\u00e9rins \u00bb, affirme-t-il, en les mettant au d\u00e9fi de produire le jugement de divorce de ses parents) ont le bras long. La fille de son fr\u00e8re Jean-Paul n\u2019a-t-elle pas \u00e9pous\u00e9 Ganiou Soglo, le cadet de l\u2019ancien pr\u00e9sident b\u00e9ninois Nic\u00e9phore Soglo ?<\/p>\n<p>En 2000 donc, tous les enfants signent le protocole d\u2019accord, hormis Gaston. Il a trente jours pour faire appel. Il ne se manifestera que soixante et un jours plus tard. Lui jure n\u2019avoir jamais re\u00e7u notification de la d\u00e9cision.<\/p>\n<p>En 2003, la justice tranche et d\u00e9cide que Lisette Youtta Eteki, la seconde \u00e9pouse, est l\u2019unique veuve. Une victoire qu\u2019elle ne savourera pas longtemps : elle meurt quelques semaines plus tard, pr\u00e9c\u00e9dant la m\u00e8re de Gaston de quelques mois. Face aux d\u00e9saccords persistants, le tribunal nomme d\u2019abord un notaire charg\u00e9 de proc\u00e9der \u00e0 la liquidation-partage, en vain. Quatre coll\u00e8ges d\u2019administrateurs judiciaires se succ\u00e9deront, sans plus de succ\u00e8s. Surtout, ils se muent en gestionnaires des biens, sans jamais rendre de comptes : aucun audit de la fortune de Soppo Priso n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9, ni avant leur arriv\u00e9e, ni pendant leur mission, ni apr\u00e8s leur d\u00e9part.<\/p>\n<p>Th\u00e9oriquement, le dernier coll\u00e8ge d\u2019administrateurs a achev\u00e9 sa mission depuis novembre 2011. Mais il continue \u00e0 envoyer des lettres de relance aux locataires qui rechignent \u00e0 s\u2019acquitter de leurs loyers. \u00ab Afin que les biens de la succession ne tombent pas en d\u00e9sh\u00e9rence \u00bb, jure-t-il.<\/p>\n<p>La famille ignore le montant total de ses honoraires, qui correspond \u00e0 un pourcentage des revenus locatifs. C\u2019est le pr\u00e9sident du tribunal qui veille \u00e0 ce qu\u2019il soit pay\u00e9. Un administrateur de soci\u00e9t\u00e9 a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 recrut\u00e9 : la fratrie le soup\u00e7onne d\u2019avoir fait virer 500 millions de F CFA sur un compte \u00e0 l\u2019\u00e9tranger alors qu\u2019il n\u2019aurait jamais travaill\u00e9. Une v\u00e9ritable guerre les oppose maintenant, l\u2019un et l\u2019autre camp s\u2019accusant de d\u00e9tournements.<\/p>\n<p>Un juriste de la place, familier de l\u2019affaire, affirme que le syst\u00e8me judiciaire camerounais a permis \u00ab un hold-up \u00bb sur l\u2019h\u00e9ritage des Soppo. Selon lui, retrouver dans Douala les demeures de certains des notaires ou des magistrats impliqu\u00e9s dans ladite succession est tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9lateur : \u00ab Un ancien juge a eu comme projet l\u2019achat d\u2019un immeuble \u00e0 1 milliard de francs. Si la transaction n\u2019a pas pu se faire, c\u2019est parce que le vendeur insistait sur la pr\u00e9sence d\u2019un avocat. \u00bb La famille a plusieurs fois port\u00e9 plainte, notamment contre les administrateurs, mais en vain. \u00ab Ce qu\u2019il faudrait, soutient notre interlocuteur, c\u2019est une op\u00e9ration mains propres dans les palais de justice ! \u00bb<\/p>\n<p><strong>L\u2019indiff\u00e9rence des autorit\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p>Dans un pays o\u00f9 les consid\u00e9rations tribales entrent toujours en ligne de compte, certains se sont \u00e9mus de l\u2019apparente indiff\u00e9rence du ministre de la Justice, Laurent Esso \u2013 un Douala, comme les Soppo Priso. Contact\u00e9e, la chancellerie n\u2019a pas souhait\u00e9 s\u2019exprimer. La famille, elle, se dit otage d\u2019une justice aux allures de toile d\u2019araign\u00e9e inextricable. Lisette Soppo Priso avait bien rencontr\u00e9 le chef de l\u2019\u00c9tat ; Paul Biya lui avait assur\u00e9 que, compte tenu de la personnalit\u00e9 du d\u00e9funt et des liens d\u2019amiti\u00e9 qui les unissaient tous les deux, il donnerait des instructions afin que le dossier soit r\u00e9gl\u00e9. Mais il ne s\u2019est rien pass\u00e9.<\/p>\n<p>Les enfants de Paul Soppo Priso, qui fut aussi un intime de l\u2019ancien pr\u00e9sident dahom\u00e9en \u00c9mile Derlin Zinsou, n\u2019ont plus eu la main sur leur h\u00e9ritage. Ils souffrent d\u2019\u00eatre per\u00e7us comme des enfants g\u00e2t\u00e9s, qui s\u2019entre-d\u00e9chirent pour avoir la plus grosse part, quand ils sont surtout coupables de s\u2019\u00eatre align\u00e9s sur les positions de leurs m\u00e8res respectives.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, ils se prennent parfois \u00e0 reprocher \u00e0 leur p\u00e8re son culte du secret. Longtemps, ils ont redout\u00e9 de devoir l\u00e9guer \u00e0 leurs propres enfants un conflit dont ils ne connaissent pas les tenants et les aboutissants, et dont ils ne mesurent pas la charge \u00e9motionnelle. Hormis Gaston, qui fait bande \u00e0 part, ils disent ne plus \u00eatre en guerre. Ils se voient, se parlent. Les petits-enfants ont m\u00eame d\u00e9j\u00e0 des projets pour l\u2019apr\u00e8s-marathon judiciaire.<\/p>\n<p>LA JUSTICE TRANCHE ET D\u00c9CIDE QUE LISETTE YOUTTA ETEKI, LA SECONDE \u00c9POUSE, EST L\u2019UNIQUE VEUVE. UNE VICTOIRE QU\u2019ELLE NE SAVOURERA PAS LONGTEMPS : ELLE MEURT QUELQUES SEMAINES PLUS TARD<\/p>\n<p>UN ADMINISTRATEUR DE SOCI\u00c9T\u00c9 A \u00c9GALEMENT \u00c9T\u00c9 RECRUT\u00c9 : LA FRATRIE LE SOUP\u00c7ONNE D\u2019AVOIR FAIT VIRER 500 MILLIONS DE F CFA SUR UN COMPTE \u00c0 L\u2019\u00c9TRANGER.<\/p>\n<p>Par\u00a0Clarisse Juompan-Yakam<br \/>\nJeune Afrique<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Leur histoire a tout de la saga hollywoodienne. 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