Douala
Guerre contre la pollution sonore à Deido
Depuis plus de quinze ans, “ la rue de la joie ” à Deido est devenue l’un des espaces les plus bruyants de la cité portuaire. Au grand dam de ses riverains. Le nouveau préfet du Wouri décrète la fin des nuisances. Mais les “animateurs” s’entêtent…
C’est l’une des rues les plus célèbres de la capitale économique du Cameroun. A tort ou à raison. Le jour, elle donne l’image d’un désert. La nuit, celle que l’on appelle communément “la rue de la joie” à Deido et qui en réalité porte le nom “Rue Eyoum’Ebellè*” est devenue au fil des ans, l’espace de production de toutes les nuisances sonores. “C’est au milieu des années 80 que j’ai baptisé cette rue du nom d’Eyoum’Ebellè, un des premiers grands rois Deido. A l’époque, M. Pokossy Doumbè, alors délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Douala, m’avait demandé de lui proposer des noms pour baptiser les rues de Deido ”, explique S. M. Essaka Ekwalla, chef supérieur des Bonébela (Deido).
Il ne se doutait pas que moins de deux ans plus tard, cette rue qui était déjà commerçante puisqu’on y braisait du poisson et de la viande, allait devenir l’une des plus animées et bruyantes de Douala, voire du Cameroun. “C’est une femme, venue s’installer vers la fin de cette même décennie 80, qui la première va ouvrir un bar faisant un vacarme étourdissant la nuit. Et très rapidement, d’autres commerçants vont suivre”, ajoute-t-il, avant de déplorer : “Aujourd’hui, “ la rue de la joie ” de Deido est une rue dangereuse, un lieu de débauche. Et malgré les multiples appels que j’ai lancés aux différents préfets du Wouri, c’est seulement Bernard Atébédé qui semble donner des gages de volonté pour mettre fin à ce désordre et surtout au bruit”, souligne encore S. M. Essaka Ekwalla.
L’assaut du chef de canton et du préfet
En décembre 2005, soit quelques semaines après le préfet du département, le chef supérieur a lui aussi convoqué la centaine de tenanciers de débits de boissons, auberges et hôtels pour leur signifier, en présence du commissaire du 9ème arrondissement et du commandant de brigade de gendarmerie “l’urgence de reprendre en main le quartier ”, afin de contrôler ou de réduire, entre autres, la nuisance sonore. Par la suite, le préfet du Wouri, Bernard Atébédé, a régulièrement envoyé des équipes sur le terrain pour faire respecter la réglementation sur l’exploitation des débits de boisson et la protection de l’environnement notamment contre les bruits. “Cette rue commence à vivre vers 18h30 jusqu’à 7h30 du matin. Une vie qui passe toujours par des bagarres au petit matin. C’est un spectacle désolant”, remarque un riverain. Les habitants n’arrivent pas à dormir convenablement.
Comme avant-hier, mardi 6 juin. Il est un peu plus de 23h45, lorsque les forces de l’ordre débarquent en masse dans ce pandemonium. C’est un branle-bas- de combat. Les bars commencent par baisser le volume des chaînes musicales, même s’il y a toujours autant de gens dans la rue. Moins de 20 minutes après, seuls les marchands ambulants et autres braiseurs de poissons ou de “ soyas ” restent le long de la rue qui retrouve un calme relatif. “Ce qui s’est passé mardi soir montre que si les pouvoirs publics le veulent, ils peuvent faire respecter la loi en matière de protection de l’environnement. C’est une question de moyens disponibles”, pense Urbain, gardien d’un hôtel de la place.
Des bars aux
décibels rebelles !
Mais dès 6 heures du matin, le bruit, certes moins assourdissant, reprend ses droits. Rébecca, cadre dans une compagnie d’assurance qui habite depuis huit ans une des rues parallèle à celle de la joie, est circonspecte. “A quoi sert-t-il de faire respecter la législation sur les nuisances sonores à “ la rue de la joie ” si on ne le fait pas partout tout dans le quartier et même dans toute la ville ? Jusqu’à il y a quelques mois, nous nous sentions moins gênés par les bruits provenant de “ la rue de la joie ”. Voilà qu’un restaurant qui fait également bar et auberge a ouvert juste en face de mon domicile. Depuis, mes enfants ont toutes les peines du monde à se concentrer pour étudier. On n’a même plus le dimanche pour se reposer. Ils mettent la musique tout le temps et très fort. Il ne me reste plus qu’une solution si je veux sauvegarder ma santé et celle de mes enfants : déménager”, confie-t-elle.
Et elle insiste : “Ce n’est pas seulement “ la rue de la joie ” qui est dangereuse à Deido, c’est tout le quartier qui est de la joie et donc dangereux.” D’autres témoignages recueillis dans le secteur, racontent la circulation libre des stupéfiants et la prostitution des enfants de moins de 16 ans, les chambres de passe ayant essaimé comme des nids d’abeilles de part et d’autre de “ la rue de la joie ”.
*Eyoum’Ebellè (1804-1876) a été fusillé à la Place du gouvernement à Bonanjo, le 7 décembre 1876, par le Ngondo, pour avoir refusé de livrer le nom de son neveu, soupçonné d’avoir assassiné son frère qui était donc lui aussi, neveu de ce grand roi de Deido.
Par Jean-Célestin EDJANGUE
Le 09-06-2006