Phènomène : Quand on boit pour se rincer les yeux

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Les spectacles de danse et de strip tease se multiplient dans des bars de la ville de Yaoundé.
Jules Romuald Nkonlak



Une forte odeur d'urine se dégage dans le l'escalier étroit qui mène à la salle où l'on entend chanter. Le bar s'appelle New Jet, et il est situé au carrefour de l'intendance à Yaoundé. Comme l'indique une petite banderole à la fenêtre, tous les soirs, on y offre des spectacles inédits. Nous sommes mardi. Un jour qui n'est a priori pas des plus animés. La petite salle du premier étage est presque vide. Sur le podium, deux jeunes gens se déhanchent sur une chanson ivoirienne. Ils sont encouragés par les cris d'un disc-jockey, qui, à sa façon, contribue à l'ambiance de la salle. "Tous les artistes sur la piste !", lance-t-il.

Une jeune fille qui, depuis un moment, tournait en rond dans la salle a demi obscure, s'avance vers le podium. Elle est habillée de façon fort légère et on n'a pas besoin de beaucoup d'efforts pour constater que sous sa jupe rouge, il n'y a plus aucun vêtement. Sa façon de danser aussi est fort suggestive. Elle se touche régulièrement le sexe et mime, avec l'un des garçons du groupe, l'acte sexuel.
D'autres filles, à peine pubères, vont la rejoindre sur la piste, et bientôt, elles sont quatre, qui dansent de façon décidée, sur des musiques venues d'horizons divers : coupé-décalé, makossa, soul, tout y passe. Mais, ce soir, le public n'est vraiment pas au rendez-vous. Et dans la petite salle où la chaleur devient de plus en plus insupportable, il y a surtout ces artistes d'un genre particulier qui dansent, et quelques individus qui boivent un pot.

Central Park
Il est plus de 22h. A l'extérieur, les allées et venues n'ont pas cessé. Il y a un autre escalier, juste en face du New Jet. Il mène à une salle plus grande : Boston city. Là aussi, il y a un podium sur lequel s'active un danseur. Il interprète un air de Michael Jackson et on l'appelle Billy Jackson. C'est une vieille connaissance des habitués de ce type de spectacles. On l'a vu au Youpe Sawa, à Central Park, des salles qui ont contribué à l'émergence des spectacles de play back dans la ville de Yaoundé.
"Je travaillais au Youpe Sawa. J'allais juste à Central Park de temps en temps,parce que mon frère y travaillait", confie Billy Jackson. A cette époque-là, Central Park, situé au quartier Ekounou à Yaoundé, est célèbre pour ses spectacles de streap-tease. Après les play-backs offerts par des jeunes comme Billy Jackson, à une certaine heure, on assiste à des spectacles moins habillés. Offerts notamment par des jeunes filles, pour le plus grand plaisir des spectateurs toujours très nombreux à cette heure pourtant très tardive.

Sur cette scène, des artistes comme Willy de Paris ou encore Joujou Kalaba, qui ont entre-temps acquis une notoriété plus grande, se sont illustrés. Il y a surtout une jeune fille qui, sur une chanson intitulée "Papi Chulo", offre un numéro de strip-tease particulièrement courru. Elle se deshabille progressivement tout en dansant, saute, grimpe de façon athlétique aux poteaux qui soutiennent le podium, et va surtout vers les clients, toujours très nombreux, espérant recolter un billet d'argent.
Mais, Central Park, dont le nom n'évoque plus que cette activité nocturne, a dû fermer ses portes. Et la nature ayant horreur du vide, d'autres établissements du même type ont été créés dans divers quartiers de la ville de Yaoundé : Emana, Biyem Assi, Centre-ville (carrefour de l'intendance et face Djeuga Palace), etc.

Et partout, on procède plus ou moins de la même façon. Tout commence par des interprétations sobres. Des jeunes gens dansent et font semblant de chanter sur des musiques connues. De temps en temps, l'une des filles s'avance vers la salle, et, sur une table dépose soit un bracelet, soit un foulard, soit même un sous-vêtement. Elle viendra le recupérer quelque temps plus tard, en espérant y retrouver un peu d'argent. Et plus le temps passe, plus le spectacle devient osé, pour aboutir finalement à celui d'une jeune fille qui se déhanche toute nue sur la piste.
Play back ou strip-tease, ces jeunes gens, en général, jouent pour de l'argent. Et ils n'en gagnent pas des tonnes. Billy Jackson et ses compères ont constitué un grouoe, le Black Malam, qui a décidé de faire des spectacles à Boston City. "Nous nous payons nous-mêmes", avoue-t-il. En fait, le prix de la bière y est passé de 650 Fcfa à 800 Fcfa et le surplus revient au groupe qui y assure l'animation. "Après deux semaines, on peut se retrouver avec 400 000 Fcfa", affirme Billy.

Il indique cependant qu'il s'agit d'une façon atypique de fonctionner. Au New Jet et dans d'autres boîtes de ce type, il y a des salaires fixes qui, en général, tournent autrour de 30 000 Fcfa par mois. Et les strip-teaseuses ? "Ici, ce nest pas une maison de strip tease. Ces filles viennent souvent danser ici, mais elles viennent juste pointer. On les lance à des heures tardives", répond Billy Jackson. Par "pointer", il entend le fait qu'elles comptent sur la générosité des clients et ne reçoivent aucune rémunération de la direction de l'établissement.
Ces jeunes gens rêvent pourtant tous de quitter les bars pour entreprendre une véritable carrière d'artiste. Marco B., qui offre ses prestations à Boston City, vient de mettre un album de reggae sur le marché. Quant à Billy, il déclare qu'il a une maquette, mais ne dispose pas de moyens financiers suffisants pour en faire un disque. En attendant, il devra se contenter de maintenir Boston City ouvert toutes les nuits. Et ça semble plutôt bien se passer.

"Notre groupe est assez complet. C'est la pharmacie de garde. Nous restons ouverts quand tous les autres ont fermé", se vante-t-il. Et justement, alors que minuit est passé, le monde ne fait que granndir dans la salle. On reconnaît notamment quelques unes des danseuses qu'on a vu à l'oeuvre quelques heures plus tôt sur la piste du New Jet. Comme tous les soirs, elles sont venues clôturer leur soirée où elles savent pouvoir trouver le plus grand nombre de clients. Et ces derniers s'amènent progressivement, sachant que le meilleur, c'est pour la fin.
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