La chronique des événements courants au Cameroun est en train de banaliser une image désormais ordinaire des ouvriers de l’esprit (artistes et intellectuels). De leur vivant, ils sont des espèces errantes, transhumantes, de sortes de “ curiosités humaines ” fuyant la précarité et les frustrations diverses, à la quête de la moindre occasion pour sauver leurs jours. –
A leur mort, par contre, ils deviennent des “ opportunités ” – au sens commercial et politique du mot – de prédation sociale et de prévarications diverses dont la moindre n’est pas l’humiliation, voire l’anathème vécue par les familles éplorées. En effet, par on ne sait quels détours, la société camerounaise a réussi le pari d’accorder plus d’importance aux macchabées qu’aux artistes eux-mêmes. Les deuils d’artistes sont devenus plus “ rentables ” que leur propre santé et celle de leurs œuvres – tant pis si les pirates courent toujours nos rues, au nez et à la barbe de la police.
Les afflictions occasionnées par la disparition des artistes, par le passé, arrachaient de la part de la communauté artistique et auprès du grand public, d’admirateurs, de fans et d’observateurs, de fleuves de larmes. Qui ne se souvient des déchirements qui ont jalonné les obsèques des Béti Béti, Bebey Black, Eboa Lottin. Les levées de fonds étaient plus modestes, proportionnelles à ce qu’eux-mêmes mobilisaient de leur vivant, se géraient cependant dans une certaine transparence en associant les familles éplorées.
Les décès d’artistes sont devenus une réalité structurante de la vie culturelle du pays, à côté des frasques dont les sociétés de gestion collective des droits d’auteur alimentent l’actualité, du reste très pauvre sous nos cieux.
De l’annonce du décès jusqu’à l’inhumation du défunt, une effervescence rarement égalée s’empare des milieux artistiques : réunions par-ci, quêtes et cotisations par-là. S’ensuit une succession de veillées nourries de chants, danses, pleurs, disputes, communiqués et surtout beuveries. Pour nombre d’artistes, c’est une occasion inespérée pour rencontrer leurs pairs. Les structures fédératives et d’encadrement ne fonctionnant pas, ou alors celles existantes sont dévoyées. Or cependant, ces déploiements logent pour la plupart du temps des marchandages pour lesquelles de nombreux acteurs se livrent à une bataille sans merci. Tout commence par la création d’un comité d’artistes en charge de la “ contribution ” à l’organisation des obsèques du défunt.
Remarquons que, très souvent, il s’agit d’une véritable structure autonome, fonctionnant en parallèle à la famille du défunt, et qui supporte généralement mal – ou pas du tout – d’être interpellée par la famille éplorée à l’effet de rendre compte de la gestion financière des fonds recueillis. L’on se souvient des obsèques du comédien Essindi Minja et surtout des polémiques et querelles qui ont émaillé les lendemains de son inhumation. Pour avoir osé lever les yeux sur la délicate question des fonds, elle s’est vue attribuer tous les noms d’oiseau.
L’initiative est de plus en plus celle de la ou les sociétés de gestion collective du droit d’auteur et droits voisins, conduite par le président du conseil d’administration lui-même. Tout le personnel permanents est mobilisé : directeurs, secrétaires, chargés de communication, coursiers… Réunions, va-et-vient et/ou appels téléphoniques auprès de la Cpmc (Commission permanente de contrôle et de médiation), véritable Fmi de la situation. Des commissions sont créées, des budgets arrêtés. S’ensuivent des passations de marchés (sans appel d’offres !) pour divers achats, des missions de repérage en vue de l’hébergement des cadres le jour J (les autres artistes dormant à la belle étoile) et la communication médiatique. Et puis, vient le jour de la grande veillée. Des artistes se livrent en spectacle. Des prestations scéniques – plus ou moins improvisées – pour meubler le temps, avec en prime des cachets pour la plupart du temps versés souterrainement. Les bars d’ “ à côté ”, pris d’assaut, ne désemplissent pas jusqu’au petit matin, abritant des séances de beuverie et des couples occasionnels.
La pratique devenant courante, les familles ont appris à se comporter suivant ces “ opportunités ”. En de pareilles circonstances, les familles ont tendance à se rétracter, abandonnant de nombreuses charges mortuaires aux sociétés de gestion collective du droit d’auteur et de leurs épigones. Cette “ démission ” n’est pas tant le manque d’affection vis-à-vis de leur défunt, qu’un acte de résistance face à la duperie de la partie adverse. Généralement exclue des étapes cruciales d’achats, incapable d’obtenir le compte rendu financier des opérations, la famille se résigne.
Comment comprendre ces attelages sans l’inscrire dans un contexte global de la société camerounaise, métastasées de toutes parts par la corruption, la gabegie, le gaspillage et la parade. En effet, “ la chèvre broute là où elle est attachée ”. Cette trouvaille est de loin la plus prodigieuse et la plus acceptée des pratiques que la société camerounaise s’est octroyée pour aborder les grands défis de son histoire. Inapte à rechercher dans ses pratiques endogènes des instruments nécessaires à sa propre autocritique, incapables de se familiariser avec les outils modernes de la gouvernance, dictés et financés par les institutions de Breton Woods et prescrits par les pays occidentaux, la société camerounaise a du mal à se refaire un certain humanisme.
Le Messager
