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Paradoxe : Le tableau abstrait de l’art plastique camerounais

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Admirés pour la qualité de leurs œuvres, la plupart des plasticiens tirent pourtant le diable par la queue.
Eugène Dipanda – Olivier Kassi, 26 ans, a dû abandonner assez tôt le cursus scolaire classique, pour se consacrer à une passion qui le hante depuis sa tendre enfance : la peinture. Formé pendant quelques années dans une école spécialisée située dans la ville de Mbalmayo, il s’y est mis à fond, au point d’en faire sa vie. Dans la maison familiale du quartier Bessengue (Douala) où il s’est installé depuis lors, Olivier dessine et peint sur des toiles à longueur de journée. Ses œuvres, à en croire ceux qui le côtoient, sont fascinantes. Il y a un peu plus de deux ans, le vernissage de la première exposition qu’il a organisée au hall de l’hôtel Parfait Garden, a connu un succès populaire inattendu. Tous les invités ont semblé apprécier son doigté et son sens de l’imagination. Un avenir prometteur se dessinait manifestement pour le jeune artiste. A la grande satisfaction de ses parents.

Deux semaines plus tard, Olivier Kassi doit débarrasser le plancher du Parfait Garden. Son exposition est arrivée à son terme. A l’heure du bilan, un seul tableau vendu, sur la trentaine de toiles proposées. En additionnant les frais mobilisés pour la cérémonie de vernissage, le matériel acquis pour la conception des toiles, le transport de ses œuvres et les dépenses diverses, le jeune plasticien se rend vite à l’évidence : il ne pourra pas rembourser à l’immédiat la dette qu’il a contractée auprès de son frère aîné. Le semblant d’engouement observé autour de son exposition n’était donc qu’un leurre. Bienvenue dans la galère. "Les Camerounais, conclut l’artiste, aiment bien l’art. Mais ils n’achètent pas. Le seul tableau vendu a été pris par un expatrié blanc…".

Opérateurs culturels
Elle semble en effet encore bien loin, cette époque où les artistes plasticiens, peintres ou sculpteurs, rouleront carrosse comme le font déjà si fièrement certains de leurs confrères chanteurs et musiciens. Quelqu’un l’a dit fort à propos : "La musique camerounaise est à dans la culture du pays ce que le football est au sport". C’était au cours de la rencontre que le nouveau ministre de la Culture, Ama Tutu Muna, a eue mardi dernier au Palais des congrès de Yaoundé avec les professionnels et les opérateurs culturels de la filière arts plastiques et graphiques. En d’autres termes, il est très compliqué pour un artiste camerounais de vivre quelque peu de son art, s’il est autre que musicien.

Et ce dénuement est davantage perceptible chez les plasticiens. Tenez : leurs œuvres son rarement achetés par des tiers, parce que jugées onéreuses. En plus, dans la répartition des droits d’auteurs auxquels ont droit tous les créateurs des œuvres de l’esprit, leurs enveloppes sont les plus maigrichonnes. Certaines, selon des sources internes à la Société civile de droit d’auteur et droits voisins des arts plastiques et graphiques (Socadap), vont chercher jusqu’à… 5.000 Fcfa par trimestre ! Du coup, les artistes plasticiens s’enferment dans des représentations philosophiques pour justifier le dénuement. "L’art, c’est d’abord une affaire de sensibilité, de passion et d’expression de soi. Même s’il faut en vivre, l’objectif premier n’est pas de se faire beaucoup d’argent", soutient, par exemple, Léonard Soppo, un peintre reconverti dans l’infographie.

S’il ne semble pas trop se plaindre de sa situation, le bien connu Joseph Francis Sumegne, lui, pense que "La réticence des Camerounais à acheter des œuvres plastiques peut se justifier par le fait que la plupart des artistes se copient. Conséquence, lorsqu’on arrive à une vernissage, on a souvent l’impression de se retrouver en face des œuvres déjà exposées par le passé". De l’avis de Dieudonné Fokou, peintre et sculpteur, "Le gouvernement a fait un grand pas en créant quatre sociétés de gestion collectives de droits d’auteurs. Seulement, ces droits devraient être bien définis, c’est-à-dire qu’il faut que l’on sache exactement sur quelle base sont faites les répartitions. Il faudrait par ailleurs que le compte d’affectation spéciale pour le soutien à la politique culturelle, fonctionne normalement. Car, là-bas aussi, les aides sont manifestement octroyées à têtes chercheuses. Alors que cette dotation pouvait être d’un grand appui pour les artistes qui ont déjà prouvé de quoi ils sont capables, mai qui manquent véritablement d’opportunités pour vendre leur savoir-faire."

Encadrement
Sculpteuse, Marie Louise Zintchem a une opinion bien arrêtée sur la condition des artistes camerounais d’une façon générale, et de ses confrères plasticiens plus spécifiquement. "Il m’arrive de vendre quelques-unes de mes œuvres, mais on ne peut pas que vivre de cela. Les Camerounais n’ont pas encore la culture de l’art. Mais nous ne perdons pas espoir, on peut encore susciter l’amour de l’art auprès de nos compatriotes. Et le ministère de la Culture devrait pouvoir nous y aider. Si cela n’est pas possible, nous aurions bien du mal à sortir de la dèche qui est devenue notre lot quotidien", assume-t-elle.

Malgré les tribulations des artistes, sur le plan international, l’art plastique camerounais s’est pourtant illustré à plus d’une occasion. Qui ne connaît, en effet, la légendaire statuette de la reine mère Bangoua, dont les enchères ne cessent de plafonner sur le marché mondial des arts ? Quoique le nom de son concepteur soit demeuré un authentique mystère à ce jour, il s’agit bel et bien d’une œuvre d’origine camerounaise. Avec un minimum d’encadrement, pensent les plasticiens locaux, des statuettes du même prestige pourraient encore sortir de leurs moules. Ama Tutu Muna leur en donne néanmoins l’espoir. "Je suis venue vers vous afin que nous fassions mutuellement confiance ; mais, surtout, pour que je puisse m’instruire des difficultés qui son les vôtres en vue d’y apporter des solutions éventuelles", leur a-t-elle récemment indiqué.

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