Absence de statut juridique, manque de cahiers de charges et de transparence et autres griefs sont mis à la charge de ces médias au Cameroun. –
Entre le 8 et 11 novembre 2010, les experts du monde de la communication et les acteurs des médias communautaires se retrouvaient à Yaoundé dans le cadre du premier forum national sur les radios communautaires. Il s’agissait de faire l’état des lieux, d’échanger sur la situation actuelle du secteur, de dégager le rôle et l’importance de ces médias dans le développement des communautés.
Ce qui s’apparentait à une sorte d’états généraux de la radio communautaire prenait ainsi pour prétexte, les conclusions d’une mission d’évaluation menée par l’Unesco de février à juillet 2009, et qui avait diagnostiqué divers problèmes dont les plus importants sont : l’absence de statut juridique, le manque de cahiers de charges liés au cadre réglementaire, au fonctionnement, au mode de financement, des manquements d’ordre technique et technologique, inadéquation du choix des sites et des équipements, le manque de transparence dans la gestion, la formation du personnel ou encore la non maîtrise des normes de production radiophonique.
A ces problèmes, s’ajoute la prolifération de ces médias dont le développement anarchique entraîne la saturation et le brouillage des fréquences ainsi que l’usage de moins en moins fréquent des langues locales qui constituent selon l’Unesco, «un facteur légitimateur de la radio communautaire». Pourtant, dans le document de stratégie pour la croissance et l’emploi (Dsce), il est prévu à l’horizon 2020, la création de 100 radios communautaires sur l’étendue du territoire.
En l’absence de statut juridique et de cahier de charges, quelle sera la physionomie du paysage de ces radios qui naissent avec des tares congénitales qui affectent l’épanouissement d’autres acteurs du secteur des médias ? «La politique du gouvernement est de créer 100 radios communautaires d’ici à 2020 ; on fera en sorte que les radios qui existent soient en règle pour qu’on puisse à la fin créer d’autres radios au Cameroun», expliquait Jean-Pierre Ilboudo, ancien conseiller régional pour la communication et l’information de l’Unesco en Afrique Centrale.
Sur le terrain, les radios communautaires tirent le diable par la queue. Pour survivre, elles sont obligées de monnayer la diffusion des communiqués dans les localités où elles sont installées. «On paie les communiqués à 500Fcfa, parfois on ne les paye même pas ; quand il y a un publi-reportage on essaie aussi de tirer quelques moyens pour fonctionner parce que pour trouver des partenaires avec qui on peut signer des conventions c’est extrêmement rare», explique Robert Toko, chef de station de radio Tikiri à Meiganga dans l’Adamaoua.
Variations climatiques
D’autres, comme radio Batcham, quittent leur zone d’origine pour «chasser» la publicité dans les grands centres urbains. «On est parti de Mbouda pour aller à la conquête de l’espace publicitaire à Bafoussam», explique Justin Ymele, chef de chaîne. D’autres promoteurs de radios communautaires indexent pour leur part le caractère sélectif de l’aide publique à la communication privée. «On n’a pas de subvention de l’Etat et les partenaires se comptent au bout des doigts», regrette un promoteur.
Au niveau des équipements, certains promoteurs accusent les variations climatiques d’être à l’origine de leurs déboires. «Ceux que nous avons reçu lors de notre installation ne sont pas tropicalisés. Avec les variations de climat et de tension et les coups de foudre, nos équipements se sont endommagés», souligne le chef de station de radio Tikiri.
Pour ce qui concerne le personnel, au-delà des problèmes de formations que l’Unesco tente de pallier, il y a la rémunération. Souvent payés au lance-pierre, les employés de ces médias n’hésitent pas à chercher de meilleurs pâturages. Ce qui crée des problèmes d’instabilité du personnel. «Il est difficile de maintenir les personnels qui ont été formés à la base, faute de rémunération stable et de prise en charge. Lorsqu’ils voient mieux ailleurs, ils s’en vont», pense Robert Toko.
Au ministère de la Communication, le développement anarchique de ces radios crée des problèmes de saturation et de brouillage des fréquences. Certains promoteurs, au mépris de la réglementation ouvrent des stations de radio sans avoir acquis des bandes de fréquences du Mincom. «Plusieurs radios communautaires évoluent en marge de la loi ; leurs promoteurs exploitent les bandes de fréquences encore libres et se mettent à émettre», explique un cadre de la division des technologies et de la communication au Mincom.
Les radios communautaires sont aussi devenues des tribunes pour plusieurs hommes politiques. Louis Yinda, Pierre Ismaël Bidoung Mpkatt, Maurice Tadadjeu et d’autres élites prennent ces médias en otage. Parfois, comme c’est le cas à Lolodorf, elles se taisent dès que le bâilleur de fonds cesse de casser la tirelire. Dans le rapport d’évaluation des radios produit part l’Unesco, il est souligné pour ce qui concerne cette radio que «la décadence a commencé avec le retrait du maire Nguiamba Nloutsiri, principal pourvoyeur de fonds ; plus grave, le comité s’est disloqué suite à des rivalités politiques qui ont installé un climat pernicieux au sein de l’équipe dirigeante.»
Au départ, les missions de ces médias qui sont une quarantaine aujourd’hui visaient à «répondre aux préoccupations véritables des femmes et offrir des conseils pratiques dans des domaines comme l’alphabétisation, la santé, le soin des enfants, les méthodes agricoles, les possibilités d’emploi et le rôle des femmes dans la mise en ?uvre des politiques de développement».
Zoom
Quelques recommandations issues du forum de novembre 2010
Sur le plan des comités des gestion
Redéfinir leur rôle
Veiller à leur opérationnalité
Encourager les comités de gestion à prendre en charge l’acquisition de certains matériels
Administration et finances
Monter des projets bien structurés pouvant accrocher des partenaires et rapporter des fonds
Instituer une grille tarifaire et des registres financiers
Faire un marketing agressif
Etablir une grille salariale
Etablir un budget prévisionnel
Diversifier les contrats
Avoir une gestion transparente
Mener des campagnes de collecte auprès des populations vendre les tranches d’antennes à des prix pouvant multiplier les recettes
Exiger le paiement d’une partie du contrat avant toute production
Instituer des conférences de rédaction quotidiennes
Elaborer un manuel de financement pour les radios communautaires et obliger les gestionnaires à communiquer à la tutelle les copies des conventions signées avec les partenaires
Fidéliser le personnel par des motivations conséquentes
Statut juridique et cahier de charge
Elaborer un cahier de charge spécifique aux radios communautaires (nature des programmes, spécifications techniques, suivi et évaluation modalités de contrôle et de régulation)
Mise en place d’une structure de suivi et de création d’un cadre juridique
Formation et grille des programmes
Organiser des sessions de formation sur les Omd et inscrire dans les grilles de programmes les thèmes relatifs aux Omd.
Pierre Célestin Atangana
