Le 21 juin dernier, 197 musiciens se sont rendus à Mvomeka’a, le village du chef de l’Etat. Ils étaient conduits par Roméo Dika, le président du Syndicat camerounais des musiciens, et la Société civile de l’art musical (Socam). A l’occasion de cette visite, ces artistes ont invité le président Paul Biya à se porter candidat à l’élection présidentielle annoncée cette année au Cameroun. «L’appel des musiciens» a été lu par Nkotti François, le maire Rdpc de Souza. –
Fête de la musique.
«Des griots et non des musiciens» : Lapiro de Mbanga, musicien
Je pense dans ce cas que je ne suis plus artiste parce que je n’ai envoyé personne jouer aux griots à Mvoméka’a. Il y a 7 000 artistes au Cameroun. En 28 ans de pouvoir, M. Biya n’a rien fait pour les artistes camerounais. Il n’a créé aucune salle de spectacles digne de ce nom, il n’a soutenu aucun artiste Camerounais pour bénéficier d’un crédit pouvant lui permettre de créer des studios d’enregistrement ou des salles de spectacle.
En plus, le ministère de la Culture au Cameroun, contrairement à d’autres pays, ne vend pas les œuvres de ses artistes à l’étranger. La preuve, nos artistes qui font le tour du monde ne sont pas aidés et le font de leur propre chef. Même quand ils vont représenter le Cameroun hors du pays, de leur propre initiative, ils ne sont pas reconnus en tant que tels. Ce n’est pas le fait de donner quelques médailles aux artistes le 20 mai qui change quelque chose à cela. M. Biya est incapable de combattre la piraterie qui, à l’instar du « zoua zoua » [carburant frelaté], est une gangrène pour la production, les artistes et même pour l’économie camerounaise.
Quel artiste digne de ce nom peut demander qu’un tel Monsieur se représente aux élections ? Sauf à croire que ces griots, en réalité, ne sont pas des musiciens. Maintenant, j’accepte que 200 militants du Rdpc, y compris des pseudo-musiciens, aillent faire le tapage dans une ville qui compte moins de 300 habitants.
«C’est un achat des consciences» : Joe La Conscience, musicien
Vraiment, je suis désolé de voir jusqu’à quel niveau les autorités de mon pays, particulièrement le Rdpc de M. Biya, peuvent pousser le bouchon de l’escroquerie politique et morale. Je suis effondré lorsque je vois jusqu’à quel niveau les gens peuvent avoir le courage d’exploiter la misère des autres, parce que c’est ce à quoi ça ressemble. Très tôt mardi matin, j’ai vu des artistes embarquer par grappes dans certaines agences de voyage. Lorsque je me suis approché d’eux pour m’informer de la raison de cette mobilisation, ils m’ont fait comprendre qu’ils allaient à Yaoundé pour célébrer la fête de la musique. J’étais surpris. Je leur ai dit : « Avec la décrépitude actuelle de la musique camerounaise, vous trouvez les moyens de vous faire inviter par les autorités politiques de ce pays pour jouer les saltimbanques, alors que je pensais que cette date devait être l’occasion de boycotter toutes les productions scéniques ou de spectacles de musique, pour donner un signal fort à M. Biya et son équipe, et leur rappeler que leur politique culturelle en matière de musique est un échec cinglant ».
Ce qui s’est passé est un achat de conscience qui me fait mal au cœur, parce que les artistes méritent mieux que ça. On ne devrait pas infantiliser l’artiste de cette façon-là. C’est une honte pour le régime de M. Biya qui pense que, pour une fois qu’il peut donner l’occasion aux artistes et aux Camerounais pratiquant l’art musical de s’approcher de lui, c’est pour faire le culte à sa personnalité.
«C’est un appel ridicule» : Valsero, musicien
C’est un appel ridicule. Ce n’est fondé sur rien. Je ne crois pas que la politique culturelle actuelle soit encourageante au point où des artistes devraient se mobiliser pour apporter un soutien à Paul Biya. Il n’est pas justifié. Cette politique culturelle est loin de nous satisfaire. Paul Biya ne se préoccupe pas de notre situation. Le régime actuel n’a jamais été en notre faveur. Je ne pense pas que Paul Biya ait pris une mesure dans le sens de l’amélioration de nos conditions. Les conditions de vie sont encore plus dégradants qu’en 1960. Les artistes ont encore fait preuve de pauvreté spirituelle. Cette démarche est inopportune. Cet appel est le dernier coup de massue sur la misère des artistes. Je ne sais pas comment des gens peuvent aller soutenir un mec qui n’a jamais rien fait pour eux. Ils ont maintenant un nouveau nom. Ce sont les artistes des grandes ambitions, le cimetière du talent. Il y en a qui étaient programmés sur le podium du ministère de la Culture à l’occasion de la fête de la musique. Mais ils ont décliné l’invitation pour aller mendier à Mvomeka’a. Si ce n’est pas la dictature ! Bientôt on ira jouer la Coupe du Cameroun au stade olympique de Mvomeka’a pour montrer que Paul Biya est le meilleur.
Propos recueillis par Théodore Tchopa et Boris Bertold
