Présent à tous les rendez-vous culturels, politiques et sportifs, cet art manque de visibilité. –
«Nous sommes toujours au début et à la fin des cérémonies. Mais, jamais au c?ur du débat». Ce cri de détresse est d’Elise Mballa Meka. La présidente de l’association Meka, qui organise depuis une décennie le festival de danse contemporaine «Abok i Ngoma» et promotrice de la compagnie de danse du même nom.
Par ailleurs présidente du conseil d’administration (Pca), Elise Mballa Meka constate que la danse, comme les autres arts au Cameroun, souffre du mal : le délaissement. «C’est une question hautement politique», indique-t-elle, tout en appuyant par des exemple qui viennent d’ailleurs. Notamment en Afrique de l’Ouest où «un accent est mis sur les ressources humaines. Personne ici ne penser pas que le développement peut passer par la culture. Aux Etats-Unis, la culture, précisément le cinéma rapporte plus que l’automobile», dixit Elise Mballa Meka.
Venant Ntiomo de la compagnie Abiali Percussions pointe du doigt lespromoteurs culturels,qui déaissent ce plan de la culture ainsi que l’influence étrangère. «Les danses étrangères telles que le Coupé décalé ont gagné le coeur des jeunes. On ferait mieux d’instaurer les cours de dans à l’école». Son idée : permettre au jeunes de grandir tout en maîtrisant les danses de leur pays. Mais, surtout, trouver du travail aux professionnels de la danse. Quant à la problématique centrale qui est de savoir où est passée la danse camerounaise ?
Blaise Etoa Tsinga, observateur averti, tranche net : «Elle est là et elle vit !» L’ancien responsable au ministère de la Culture et aujourd’hui à Orange Cameroun souligne que, dans tous les pays, la danse a toujours été un art particulier. «Elle ne bénéficie aps de la même médiatisation que les autres arts. Mais cela ne signifie pas qu’elle est un art mineur», souligne-t-il avant de confier que la France et l’Angleterre ont mis un accent sur cet art en le rendant plus visible. Au Cameroun, «on a eu l’ère de gloire avec Liza Ngwa [de regrettée mémoire], Elise Mballa Meka qui est la gardienne du temple avec le Nyanga Dance. Cette époque de gloire semble de retour aujourd’hui avec deux festivals de danse contemporaine : Abok i Ngoma d’Elise Mballa Meka et Corps é gestes», souligne Blaise Etoa Tsanga, optimiste.
Comment ne pas être convaincu s’il affirme que «la danse est peu visibile sur la scène nationale. Mais, elle est très visible sur la scène internationale». Selon lui toujours, de grands noms de la danse camerounaise se sont expatriés. Soit pour enseigner l’art camerounais, soit pour continuer à offrir leur talents de chorégraphes, comme danseurs dans les plus grandes compagnies.
Précarité
Le ballet national du Cameroun, créé en 1963 dans le cadre de l’ensemble national, et scindé en 1977 a déjà effectué 31 voyages à travers le monde. Sa mission étant d’aller exposer les différents pas de danses du patrimoine camerounais à travers ses quatre grands groupes que sont les Fang Beti (Centre, Sud, Est), les Grass Field (Ouest, Nord-Ouest), les Sawa (Littoral, Sud-Ouest) et les Soudano-Sahalien (Nord, Extrême-Nord, Adamaoua). Mais, faute d’un statut de l’artiste, la précarité a caractérisé la vie des membres de l’Ensemble national, toutes disciplines confondues.
Le ballet national y compris. Cantonnés à la catégorie de stagiaires et payés comme pigistes, nombre d’entre eux ont eu du mal à joindre les deux bouts. Même la carte professionnelle que leur tutelle leur a promise afin qu’ils aient accès à l’assurance maladie reste une utopie. Elle devait venir résoudre plusieurs problèmes. Car, plusieurs fois, des cas de décès ont été enregistrés dans les rangs.
Après près de 30 ans d’existence, le Ballet national est entré en 2006 dans une phase de renouvellement de ses effectifs, dans le cadre d’un processus de réforme entrepris par Ferdinand Léopold Oyono, alors ministre d’Etat, ministre de la Culture. Avec le soutien de la coopération chinoise, une série de quatre tests de sélection a ainsi été organisée dès le mois de novembre de cette année-là, en vue de la mise sur pied d’une compagnie de danse nationale "new look". Les conditions de travail ne sont pas très encourageantes pour les jeunes artistes. Sur le plan artistique, l’apport technique de la Chine laisse des séquelles culturelles.
«Il est vrai que notre pays doit préserver son identité culturelle. Mais, nous devons aussi propulser notre culture à l’échelle internationale. Si des Chinoises viennent nous apprendre des concepts et des techniques de création, ce ne sont pas des concepts et techniques chinois, mais internationaux. La formation nous a permis d’avoir une vision différente de ce qui était hier et de ce qui sera demain», avait confié Verlin Momo, comme une sonnette d’alarme.
Que font alors les autres jeunes danseurs camerounais, qui ne font pas partie du Ballet national, qui manque d’ailleurs d’infrastructure aujourd’hui, depuis la fermeture du centre culturel camerounais ? La plupart s’expatrient afin d’aller monnayer leurs talents ailleurs. Lors de la célébration des cinquantenaires de l’indépendance et de la réunification du Cameroun, la danse contemporaine était au rendez-vous avec le festival «Abok i Ngoma». Lors de l’édition 2010, la promotrice avait organisé des ateliers de chorégraphie et masters class afin d’intéresser davantage le grand public.
Un colloque s’était penché sur l’apport de la danse dans le développement du Cameroun. Il fallait alors «élaborer une stratégie pour un repositionnement de cette profession dans les domaines économiques, sociaux et professionnels», avait indiqué Elise Mballa Meka. D’ailleurs, l’association qui porte son nom a pour objectifs, entre autres, de faire de la danse un outil de développement économique et socioculturel, de développer les activités touristiques, d’entretenir la sensibilité du public à l’art et de mobiliser les populations et susciter leur intérêt pour la danse.
L’on démontre une dizaine de compagnies de danse «professionnelles» dans la ville de Yaoundé. En ce qui concerne la compagnie Abiali Percussions, le groupe composé de 21 percussionnistes en 2004 n’en compte plus que 7. «Une aventure est difficile à gérer. Il y a beaucoup d’humeurs à mettre en musique. A la fin, c’est le noyau dur, constitué de ceux qui ont cru, qui reste», explique Venant Ntiomo, le leader du groupe.
Outre les multiples prestations dans la ville de Yaoundé, où ils vivent, les percussionnistes d’Abiali se sont déjà produits sur plusieurs scènes à l’instar du Festival national des arts et de la culture (Fenac) de 2008 à Maroua, où ils remportèrent la médaille d’or des musiques traditionnelles, un concert à Paris en France en juin dernier, un autre à Marseille en janvier 2011 avant le spectacle du Centre culturel français de Yaoundé récemment. L’on comprend alors le cri de c?ur de Venant Ntiomo : «Que les promoteurs culturels organisent des spectacles. Même en plein air, afin d’intéresser le grand public».
Justin Blaise Akono
