Le promoteur des Ecrans noirs explique les démarches vaines entreprises pour avoir la présence du colonel Bobbo à la diffusion de ce film.
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Pourquoi avez-vous déprogrammé «Une affaire de nègres» ?
C’est moi qui l’ai programmé. C’est moi qui l’ai déprogrammé. Après le Fespaco, j’avais voulu présenter ce documentaire pour lequel je dois avouer une chose, à savoir que je ne l’avais pas encore vu. J’en avais beaucoup entendu parler. J’avais juste lu le scénario avant qu’il ne soit tourné et je me fiais beaucoup à ce que j’avais lu. Par contre, lorsque j’ai visionné le film, je me suis rendu compte qu’il y avait une différence avec le scénario. La législation camerounaise dispose qu’en cas de diffusion d’un film, le réalisateur en est autant responsable que le diffuseur.
Qu’y a-t-il de plus dans ce film par rapport au scénario ?
En regardant le film, j’ai été gêné d’y trouver des choses qui n’étaient pas dans le scénario : des gens nommément indexés se trouvant du côté des acteurs du commandement opérationnel et dans tout le film il y a les 9 disparus dont les familles est les défenseurs parlent, mais personne n’est officiellement interpellé pour parler au nom du commandement opérationnel. C’était très déséquilibré comme film. C’est vrai que c’est le genre de film qui marche en Occident, parce qu’il cogne en permanence.
La réalisatrice a-t-elle failli ?
Il est évident que tout ce qui est dit dans le film n’est pas faux. Mais, il aurait fallu donner la parole aux personnes indexées. Je n’ai pas eu les preuves que les personnes incriminées dans le film, il y en a trois, et des hauts gradés dans l’armée, aient été approchées. L’un est d’ailleurs passé au tribunal et je ne vais pas dire que la justice est au-dessus de tout soupçon, mais il a été «blanchi». Ça veut dire que s’il attaque aujourd’hui en justice, pour dire qu’on l’a diffamé, il y a de fortes chances que je perde ce procès. J’ai voulu savoir si ce film pouvait être présenté comme cela. Je ne pouvais le présenter que si l’une des personnes incriminées tout au moins acceptait de parler dans la salle le jour de la projection et de dire : «Je ne suis pas d’accord».
Le troisième problème avec ce film, c’est qu’un ancien militaire, dit-il, simule les différentes séances où on abat les gens et tout cela à visage découvert. C’est un bonhomme dont je pensais au début que c’était un berger parce qu’il avec dans un troupeau de bœufs. Il a une tenue militaire avec un short élimé coupé aux genoux et je ne comprends pas très bien ce qu’il fait là. Je me suis dit que j’avais loupé un moment du film. J’ai remis la cassette pour revoir. Je suis tout à fait d’accord avec la critique du commandement opérationnel. Il est inacceptable que des gens soient tués ou emprisonnés simplement parce qu’il y a des suspicions.
Vous avez également une réserve à émettre sur la manière dont le film s’achève…
C’est la dernière chose qui m’a amené à m’interroger. Contrairement à tout ce qui est dit pendant 90 minutes, on passe la parole à 9 personnes en leur demandant si elles souhaitent que le commandement opérationnel revienne. Il y en a 8 qui disent oui. Un tel déséquilibre ne peut que me gêner. Ce film me plaît ; il est bien fait et j’aimerais qu’il soit présenté partout. Mais honnêtement, je n’avais pas d’argument comme diffuseur si j’étais attaqué demain pour le défendre. J’ai diffusé «Clando» au Cameroun et si quelqu’un portait plainte, je lui aurais dit «On ne parle pas de vous». Or, contrairement à «Clando» qui critiquait les villes mortes sous la forme de la fiction, «Une affaire de nègres» est un documentaire et indexe les gens bien connus et en fonction, sans leur donner la parole.
Avez-vous été victime de pressions de la part de personnes indexées dans ce film ?
Non, pas du tout. Je ne les ai pas rencontrées. J’ai tenté de les joindre, je n’ai été victime d’aucune pression. J’oublie les deux autres noms, mais dans le film il y a le colonel Bobbo qui est cité dans le film.
L’équipe de production vous accuse de n’avoir pas motivé la déprogrammation de ce film…
Au nom de quoi je devrais le faire ? Vous pensez que je passe le temps à dire à 100 personnes les raisons pour lesquelles j’ai déprogrammé tel ou tel film ? C’est moi qui programme les films et j’informe les gens 15 jours avant. J’ai envoyé un mail à cette équipe en pleine nuit, parce que jusqu’à la dernière minute, je tentais d’obtenir de ces personnes-là qu’elles acceptent de venir à la diffusion en salle pour prendre la parole. Je ne peux pas vous dire toutes les personnes que j’ai impliquées dans cette affaire. Quand j’ai reçu la réponse à 23h disant qu’il était hors de question de faire un débat sur ce film et que si j’y tenais tant, je pouvais faire un film où je leur donnerais la parole et diffuser ce film-là aux Ecrans noirs, j’ai répondu que je ne fais de contre-films.
Maurice Simo Djom
