Cette pratique de scène a fini par faire prospérer les artistes sans épaisseur et des producteurs véreux. –
Sous d’autres cieux cela aurait été considéré comme un scandale. Le 15 juin 2009, l’agence de communication et évènementielle Icon&co organisait la première édition de "La nuit des Icônes" au Saint John Plazza à Douala. Avec pour référent dans la musique, ce que le Larousse qualifie de figure incarnant un stéréotype socioculturel, notamment Fally Ipupa, Nicole Mara, Lady Ponce et Nono Flavie. Des icônes qui sont venues prester en play-back. Ces pointures de la musique, grosses ou moyennes, ont pourtant chacune une carrière et des albums qui peuvent les permettre pour un évènement comme "La nuit des icônes" de montrer ce qu’elles ont de plus que les bleus de la musique. Au lieu de cela, Fally Ipupa, Nicole Mara, Lady Ponce et Nono Flavie se sont engouffrés dans une interprétation mimée accompagnant une bande-son préenregistrée.
Le play-back est devenu la norme dans les soirées de gala, les anniversaires d’émissions, les spectacles, les concepts de divertissement gravitant autour de la musique, etc. Le constat lors des évènements liés à la musique est malheureux : le play-back pousse violemment le live vers la sortie de la scène camerounaise.
Plusieurs raisons sont évoquées pour comprendre ce fléau qui tire la créativité vers le bas. Au premier rang desquelles se trouvent le coût. "Pour faire le play-back on a besoin d’un ampli, d’un lecteur de Cd et d’un micro. Presque rien en somme, comparé à ce que demande le live. Alors qu’un concert en live se prépare, se travaille en osmose avec tous les musiciens et les instruments de musique. L’organisation demande une préparation minutieuse, il faut trouver l’orchestre, les instruments, la sono, les chœurs, les lumières et les cachets de toutes les personnes qui travaillent en back stage et sur la scène", explique Sylvain Nkom, directeur général de Universal. Cette contrainte de coût a conduit Béatrice Oloa, directeur de Icon&Co à dire à la presse le 14juin 2009 que "la nuit des Icônes aurait pu se faire en live mais pour cela il aurait fallu trouver des sponsors qui acceptent de supporter le cachet des artistes et choristes et la facture de la location de la sono ainsi que celle de l’orchestre de l’évènement". Cependant, au delà de la question de l’argent, le problème play-back au Cameroun depuis son arrivée vers la fin des années 80, est beaucoup plus profond. C’est une chaîne qui fait intervenir plusieurs acteurs, artistes et producteurs, qui sont parfois sous la contrainte de plusieurs facteurs.
Très peu d’artistes camerounais échappent à cette nouvelle "réglementation" musicale de la scène. Il ne se passe pas un week-end sans qu’on annonce pour l’ouverture d’une discothèque, d’un hôtel ou des "soirées spéciales filles", Nguéa Laroute, Nono Flavie, Lady Ponce, Tsimi Toro, Hugo Nyamè, Narc6 Prize, Nicole Mara, Majoie Ayi, etc.
Conséquences
Tous ces artistes n’hésitent pas à "confirmer" leur présence dans la boîte par un message télé enregistré et diffusé à cet effet. "Les spectacles d’envergure ont presque disparu du Cameroun. Aujourd’hui nous sommes sollicités à 50% par des organisateurs d’évènements à faibles budget. Nous sommes ainsi obligés pour exister de prester dans les boîtes de nuit, les mariages et autres rendez-vous de gala", confie Njohreur. Pourtant, ils existent des artistes qui ont dit non au play-back et qui continuent à faire foule malgré le prix élevé des places lors de leur concert.
Il s’agit entre autres de Manu Dibango, Richard Bona, Etienne Mbappé, Henri Dikongué et Ekambi Brillant qui disent à qui veut l’entendre que "le play-back, c’est pour les artistes sans épaisseur qui ne sont pas sûr de leur valeur, de leur voix et leur présence scénique". Moni Bilé qui vient de fêter ses 30 ans de carrière enfonce le clou : "Avec le play-back, on ne transmet pas la même émotion qu’avec le live. Par respect pour mes fans, je n’accepte jamais de faire les play-back", jure l’auteur de "Osi tapa lambo".
Pour Manu Dibango qui a récemment séjourné au Cameroun pour les 20 ans de carrière de Papillon et les obsèques de Charlotte Mbango livrait une réflexion sur le sujet "C’est une option de facilité pour les artistes qui ne veulent pas travailler. Le play-back est une expression scénique sans vie. Pourtant, le spectateur vient vivre une émotion qui ne peut lui être donné que par le jeu des instruments et la couleur de la voix qui peut épouser plusieurs tonalités". L’autre conséquence de l’impact du play-back dans la musique camerounaise c’est la prolifération des pseudos artistes. Après que les logiciels aient polis leur voix dans les ordinateurs des studios d’enregistrement, ils ne peuvent pas affronter les exigences du public. Ce juge impartial, qui après avoir été aguichés par de beaux clips attend le même niveau de prestation en concert.
Le live devient une véritable phobie de ces artistes. On se rappelle du mémorable passage de Wes Madiko au Cameroun sur les antennes de la Crtv et du "spectacle" donné après la sortie de son premier album Welenga…La voix de Wes était très loin de ce qui était contenu dans le Compact Disc. Aucune ouïe n’aurait pu supporter ce concentré de fausses notes.
Le problème est suffisamment grave au point où même les artistes confirmés perdent eux aussi leur reflexe de travail des vocalises et sur les plateaux de télé ou lors des soirées de gala oublient leur textes et deviennent alors de très bons danseurs. "Je suis mal à l’aise depuis quelques mois, car j’ai beaucoup de difficulté à trouver des artistes qui veulent reprendre des classiques de jazz et quelques classiques camerounais de 30ans. Pourtant quand je vais vers eux pour les soirées jazzies qu’Universal organise depuis février 2009, c’est parce que je les avais vu prester en cabaret et au début de leur carrière. Actuellement, beaucoup d’entre eux ne peuvent plus faire le live", avance Sylvain Nkom, visiblement déçu.
Le play-back peut perdre du terrain dans la musique camerounaise qu’il a fortement gangrené. Il y’a des initiatives qui ont été prises en amont par des privés comme Coca Cola avec la compétition des clubs musiques des établissements scolaires avec pour le gagnant un orchestre complet. En aval, les annonceurs pourraient travailler avec des producteurs de spectacles qui ont une programmation à l’année. Cette programmation donnerait de la visibilité aux annonceurs, les artistes auront un cachet consistant et plusieurs dates, le producteur aurait du travail. Les millions de camerounais orphelins du live et du vrai spectacle retrouveront le sourire.
Marion Obam
