Le réalisateur de télévision parle du documentaire qu’il prépare sur le célèbre écrivain dissident camerounais. –
Vous êtes en train de réaliser un documentaire sur l’écrivain Mongo Beti. Quel en est le fil directeur ?
Ce film documentaire s’intitule : Mongo Beti, l’écrivain engagé. Le titre est en général révélateur du contenu de l’œuvre. Il est donc question pour nous de présenter Mongo Beti à travers l’engagement qui a été le sien. Engagement littéraire mais également engagement politique. Telle est l’orientation de ce film. On aurait pu choisir une autre posture car Mongo Beti a de multiples casquettes. Il a été éditeur de la revue Peuples noirs, peuples africains. Il a été enseignant pendant de longues années au lycée Corneille de Rouen en France.
Mais en réalisant un documentaire, peut-on parler d’autre chose que de son engagement, quand on observe la production audio-visuelle sur ce personnage ?
Les autres postures auraient pu faire l’objet d’un travail spécifique. En matière de documentaire en général et sur le plan méthodologique, ce qui est fondamental c’est l’angle que vous choisissez. On aurait pu choisir un autre point de vue. Mais, il faut relever que ce travail s’inscrit dans le cadre d’une série qui suit un appel à propositions du Conseil international des radios et télévisions d’expression française( Cirtef) à certaines télévisions africaines. Il était donc question que l’on réalise une série sur des figures d’avant et après les indépendances. Cette série s’appelle : les précurseurs. Nous avons donc pensé que Mongo Beti s’est illustré dans ce cadre-là.
Un appel du Cirtef qui soutient une telle production, cela veut dire que vous n’éprouvez pas de difficultés financières. Vous devriez avoir des difficultés d’un autre ordre…
Les séries du Cirtef ont un modus operandi assez classique. Un forfait vous est alloué. Ce n’est pas une enveloppe astronomique.
Vous rencontrez donc peut-être d’autres difficultés qui pourraient être liées aux personnes et organismes avec lesquels Mongo Beti était en conflit.
C’est clair que la vie de Mongo Beti n’a pas été un long fleuve tranquille. Il y a eu beaucoup de conflits et de brouilles. Nous l’avons effectivement découvert. La principale difficulté à laquelle nous avons été confrontés c’est la présence du fil conducteur de ce film, c’est-à-dire de la personne que nous avons choisie pour conduire le documentaire. C’est Mme Mongo Beti qui vit en France et qui vient au Cameroun deux fois l’an. Il fallait qu’elle adhère au projet. C’est un couple qui a été victime d’espionnage. La première difficulté consistait à la convaincre de ce que ce travail devait restituer la vérité sur Mongo Beti. Dans la mesure où elle était d’accord, nous avions gagné 75% de l’affaire. Elle est revenue au Cameroun dans le cadre de la commémoration du huitième anniversaire de la mort de Mongo Beti. Cette présence nous a donné l’opportunité de collecter énormément lors des interviewes avec des personnalités qui ont connu l’homme.
L’autre grande difficulté dans ce projet est la disponibilité des images. Notre ingrédient fondamental est l’image. Il n’y a presque pas d’archives audiovisuelles sur Mongo Beti ici chez nous. Nous avons tout de même pu obtenir du Cirtef qu’un travail de collecte soit fait par le coordonnateur de la série. Il a été à l’Ina [Institut national de l’audiovisuel en France] où il a pu nous obtenir l’essentiel de ce qui y existait sur Mongo Beti, ses passages sur les plateaux de télévision, ses interviewes.
Mongo Beti a vécu au Cameroun de 1991 à 2001, année de sa mort. C’est dire que l’essentiel de sa vie s’est quand même déroulé en France. Or, le documentaire exige de faire parler ceux qui l’ont connu et qui sont en France, c’est une difficulté à laquelle nous sommes encore confrontés aujourd’hui : retrouver des témoignages de personnes identifiées par Mongo Beti à Rouen comme pouvant parler de lui. J’ajoute à cela que ses trois enfants vivent en France. Les avoir au Cameroun s’est avéré impossible, car ils n’y viennent pas régulièrement. Nous espérons pouvoir compléter ce documentaire.
Il n’est pas possible de faire faire cela par ceux qui collaborent avec vous au Cirtef ?
Non ce n’est pas possible de faire faire cela parce que le travail repose entre les mains des réalisateurs. C’est à nous d’agir. J’ajoute cependant un détail important. La vie d’écrivain de Mongo Beti a été marquée par la censure de Main basse sur le Cameroun. L’éditeur de ce livre, François Maspero, vit encore en région parisienne. C’est l’une des personnes que nous aimerions approcher et interviewer au sujet de cet épisode majeur de la vie d’écrivain de Mongo Beti.
Il est remarquable qu’une organisation de la Francophonie finance un documentaire sur Mongo Beti, grand pourfendeur de ce système de relations. Votre documentaire s’intéresse-t-il à ces gens et organismes qu’il a largement dénoncés ?
J’avais une appréhension au départ, dès l’élaboration du scénario. Je me demandais s’ils adhèreraient au projet qui concerne un homme qui a été présenté comme un adversaire non pas de la Francophonie mais de la France…
Il était clairement opposé à la France néocoloniale et à la Francophonie qui ne serait pas profitable aux Africains, bien qu’il revendiquait son amour du français.
Ce sont ses prises de position à lui, prises hier…
Ceux qu’il accusait dans l’intelligentsia francophone sont-ils prêts à parler ?
La Francophonie aujourd’hui est dirigée par un Africain, le Sénégalais Abdou Diouf. Pareil pour le Cirtef. On peut comprendre que beaucoup de choses aient changé depuis l’époque de Main basse sur le Cameroun dans les années. La compréhension que Mongo Beti avait de la Francophonie à cette époque n’est peut-être plus à l’ordre du jour. Etant donné que le Cirtef s’est engagé à produire cette série baptisée : les précurseurs ; et qu’il a lui-même élaboré cette ligne éditoriale, c’est qu’il y a des progrès qui ont été réalisés.
Pensez-vous que si Mongo Beti avait été là, il aurait accepté que cela se fasse ainsi, sans l’intervention de ceux d’en face.
Il est difficile de vous répondre parce que moi-même je ne l’ai pas connu.
Mais quand on lit ses œuvres, on devine bien ce qu’il aurait pu dire.
Quand on lit ses œuvres et qu’on arrive à découvrir l’homme, je pense qu’il aurait pu accepter ce projet car il ne s’agit pas de faire l’apologie de ce que lui-même a critiqué et condamné pendant de si longues années. Je pense effectivement que Mongo Beti aurait pu adhérer à un tel projet comme sa femme l’a fait d’ailleurs. Sa femme qui partage largement ses opinions.
Vous avez des projets similaires, des figures qui mériteraient d’être revisitées comme Mongo Beti ?
Je travaillais déjà sur une série locale qui s’appelle : Trajectoires. Nous avons eu l’occasion de travailler sur le maire de Yaoundé, André Fouda ; le ministre Vroumsia Tchinaye ; Mohaman Mahonde qui est une grande figure du nord Cameroun et quelques autres dont Victor Kanga qui nous a donné l’opportunité de faire un travail bien reçu par le public camerounais. Je peux vous annoncer un projet sur une figure également très en rupture avec les logiques néocoloniales, mais dans un autre registre, c’est l’économiste Joseph Tchundjang Pouemi. Nous y travaillerons certainement en 2010 parce que pour l’instant il faut que je boucle le projet de Mongo Beti pour lequel je suis encore en train de travailler.
Le film sera donc prêt à quel moment ?
Il est en cours de post-production. Il sera sans doute disponible d’ici la fin de l’année.
Propos recueillis par J.B. Ketchateng
