Valérie Sarrazin a butiné cette thématique sur une adaptation d’un texte d’Agota Kristof la semaine dernière à Yaoundé. –
La vie douillette de politique peut-elle présager d’un éventuel cachot ? Derrière chaque rasade de bon vin et les décisions marquantes sur la vie et l’avenir des millions d’hommes se cache-t-il une déchéance prochaine ? Voilà des questions que le récent spectacle de Valérie Sarrazin a posées avec courage. C’était la semaine dernière (25, 26, 27 et 28 mai à l’espace Othni au lieu dit «titi garage» à Yaoundé) dans une mise en scène remarquée et qui fera certainement date dans la vie théâtrale nationale pour peu que ce spectacle ait l’occasion de circuler et aille au contact des couches multiples de la population.
La première impression de questionnement commence avec le choix de mettre en scène le texte d’Agota Kristof, auteure polonaise contrainte d’abandonner son pays à la colonisation russe au siècle dernier, sur deux tableaux qui vont se suivre sans discontinuer durant 75 minutes. D’un côté la vie actuelle faite de bonne chair et de plaisir superflu de politiques en mal de popularité et de l’autre, une chambre d’un des protagonistes, transformée en cachot où se dénouent les sarcasmes de la vie du premier tableau. Le tout avec les mêmes comédiens qui épousent des personnages différents et souvent contradictoires.
Un dédoublement qui permet de poser le problème du pouvoir et des identités. «Qui sommes-nous ?» semble être le nœud, mieux l’écheveau de cette intrigue particulière.
Les dialogues se succèdent dans un fracas et une tonalité imparables. L’on découvre le côté absolument impétueux et foudroyant du pouvoir qui refuse toute concession et ne songe qu’à son implacabilité et à son éternité. Le sérieux côtoie donc l’absurde. Les trajectoires respectives s’entrechoquent, mettant en exergue des pans de la vie humaine.
On découvre combien des amitiés peuvent se muer en inimitiés à fleurets mouchetés. Et même si «le temps embellit les souvenirs», se remémorer le temps de sa splendeur permet de constater son degré de déchéance. Le dédoublement des personnages est tel qu’il faut être attentif d’un bout à l’autre d’un numéro que la metteure en scène a souhaité simple et qui se digère bien. Une option justifiée par le caractère universel du texte original que Valérie Sarrazin a cependant adapté avec son propre regard.
C’est ainsi que pour mieux faire passer le message sur les identités multiples, elle a convoqué avec bonheur une statue de Dieudonné Fokou coulé dans un siège roulant en lieu et place du masque du texte originel.
Une trouvaille qui traduit sur les planches la dualité du personnage qui s’exprime en faisant face au public là où la statue captive l’attention des autres personnages à qui il fait la réplique. L’autre trouvaille aura aussi été le costume de ce rat qui donne son nom à la pièce et qui traverse l’intrigue d’un bout à l’autre.
C’est l’occasion d’ailleurs de dire combien Landry Nguetsa, dans une performance remarquée, a su incarner son personnage tout en développant un jeu sans complexe. Montrant qu’il fallait désormais compter avec lui. Au finish, le pouvoir, nous enseigne un personnage s’adressant à l’un des politiques désabusés par le pouvoir, «la puissance est ailleurs, tu n’es que l’arme du crime. Ton seul pouvoir c’est de refuser l’obéissance. Et il n’y a qu’un seul moyen de le faire» : se suicider. Ce qu’il fait, sans remords afin que triomphe une justice qui avait foutu le camp depuis longtemps.
Fiche technique
Un rat qui passe
De Agota Kristof
Mise en scène et scénographie de Valérie Sarrazin
Avec Ousmane Sali, Landry Nguetsa, Kevin Mleppe, Thierry Fotso, Edmond Bollo et Valérie Sarrazin
Sculpture de Dieudonné Fokou
Lumières de Steeve Zambo
Parfait Tabapsi
