mardi, février 17, 2026
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Charles Binam Bikoï

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“Nous ne voulons pas donner un statut d’officialité concurrent sur le plan idéologique avec les langues dites officielles” –

Le secrétaire exécutif du Centre de recherche et de documentation sur les traditions orales et pour le développement des langues africaines (Cerdotola), parle des tâches qui incombent aux gouvernements africains et à l’institution qu’il dirige. En rapport au colloque sur les langues transfrontalières qui s’est tenu la semaine dernière, à Yaoundé.

L’un des objectifs du colloque qui vient de s’achever était de faire l’état des lieux de l’utilisation des langues nationales dans tous les domaines de la vie. Qu’en est-il du Cameroun ?
Les langues transfrontalières sont effectivement utilisées. On en a identifié une bonne douzaine pour le seul Cameroun, et ce qui est intéressant c’est qu’il s’est encore affiché comme l’Afrique en miniature. Puisque les langues transfrontalières retenues dans le viseur des spécialistes comme étant porteuses de véhicularité, se trouvent être placées dans les frontières de plusieurs Etats de la sous-région. Qu’il s’agisse de la langue Ecan de la Guinée équatoriale, du Gabon, du Congo ; ou bien des autres langues qui touchent la République Centrafricaine, le Baya, le Sango ; ou des langues Tchabiques qui sont parlées au Tchad et aussi au Nigeria. L’éventail est large et cela est une réalité. Les langues sont utilisées par les peuples au mépris des frontières héritées de la colonisation. Et c’est cela qui est intéressant dans la perspective de l’Union africaine qui montre bien que l’Afrique vit ses propres réalités en se moquant des poncifs, des carcans ou des camisoles de force qu’on a pu lui imposer dans les temps historiques.

Qu’est-ce que vous proposez comme solutions aux différents gouvernements de l’Afrique centrale, pour combattre la mort de ces langues ?
D’une manière générale, ce qui est proposé aux Etats c’est de prendre en compte ce que eux-mêmes ont déjà mis en perspective. A savoir l’intégration africaine dans les processus des stratégies de développement de l’Afrique, l’intégration africaine par les langues. Cela suppose un certain nombre de choses. Il faut pouvoir instrumenter les langues et les instrumentaliser. Ce qui veut dire donner des outils aux langues pour qu’elles soient utiles et utilisables dans le quotidien des peuples et des hommes. Pour cela, des actions stratégiques précises doivent être menées dans le secteur de l’éducation, qu’on mette en place des outils didactiques, des manuels et que ces derniers soient utilisés. Il faut décomplexer, les langues africaines, en décomplexant dès le berceau, l’enfant africain qui serait face au choix entre les langues dites officielles qui sont langues de colonisation, mais maintenant langues de l’Afrique, et les langues officielles d’origine qui sont celles de ses parents, c’est-à-dire notre patrimoine à défendre. Naturellement, cela suppose des moyens énormes et une volonté politique assurée. Nous ne doutons pas un seul instant que les Etats vont suivre les recommandations faites. Déjà, la participation au colloque de Yaoundé a été massive, les gouvernements ont désigné leurs représentants. On a bien vu que les départements du Cameroun invités au colloque ont désigné des experts de bon niveau. En tout cas, la prise de conscience est là. Et nous sommes persuadés que nos conclusions seront suivies d’effets. Tous nos Etats sont confrontés à des urgences, si bien que chacune apparaît prioritaire. Il va donc falloir que la volonté politique mette l’accent aussi sur la culture qui est souvent le parent pauvre des décisions politiques, et que dans la culture, on sache que la langue est l’expression achevée de l’identité humaine dans une communauté.

Avez-vous pensé au fait que l’officialisation de certaines langues transfrontalières va frustrer les habitants de certaines zones qui ne se sentiront lésées ?
D’abord, l’officialisation des langues transfrontalières n’a jamais été un objectif de notre colloque. Si vous avez pu lire cela dans un document, ça ne peut être qu’un document de cuisine entre spécialistes avant d’arrêter le format et les objectifs définitifs. Bien sûr que l’officialisation est une chose, mais nous, les scientifiques, nous ne nous préoccupons pas de cela. Puisque les langues sont là, et dans la constitution des Etats, nous savons bien distinguer nos langues qui sont notre patrimoine et les langues officielles qui sont langues de travail au niveau international et reconnues comme tel. Nous n’avons pas voulu donner un statut d’officialité concurrent sur le plan idéologique avec les langues dites officielles. Nous avons nos langues africaines qui existent et sont dynamiques, nous devons les promouvoir. Le colloque s’est plutôt attaché à regarder, à viser les langues comme facteur d’intégration là où elles transfrontalières, c’est-à-dire partagées par au moins deux Etats. Et à ce niveau là, les critères d’évaluation de leur impact, de leur portée en terme d’extension géographique, d’utilisation par la masse des utilisateurs, peuvent être pris en considération pour accompagner les décideurs politiques.

Que va faire le Cerdotola afin que les résolutions prises ne restent pas dans les tiroirs ?
Le Cerdotola va tout simplement poursuivre sa mission. Au terme de ce colloque, le principe a été retenu que le Cerdotola devienne le point focal de l’Académie africaine des langues (Acalan, ndlr) pour la sous-région Afrique centrale qui est la zone Ceeac, couvrant l’ensemble des neuf pays qui font partie de cette zone là. Cela nous donne une capacité en matière de langues pour continuer de porter le projet institutionnel de l’Acalan dans notre sous-région. Le Cerdotola va en outre accompagner l’Acalan dans la mise en place des structures nationales qui sont prévues dans la sous-région. Le Cerdotola lui-même avait déjà mandat pour faire des langues de la région des langues de développement. Entendu que ces langues doivent cesser d’être regardées avec condescendance, mais être considérées comme langues humaines et langues vivantes à part entière. L’un des projets de l’Acalan est l’Atlas linguistique de l’Afrique. Le Cerdotola a une longueur d’avance sur ce point puisqu’il a déjà, depuis longtemps, engagé un processus de réalisation de l’Atlas linguistique de l’Afrique centrale, on va étendre ce qui est déjà fait dans d’autres pays. Nous espérons trouver les moyens. A ce jour, le travail de révision de l’Atlas linguistique du Cameroun est pratiquement achevé, nous allons proposer très bientôt l’Atlas administratif des langues du Cameroun, nous sommes au Cerdotola en train de boucler ce dossier. Lors d’un voyage effectué auprès des autorités tchadiennes, nous avons évoqué le problème de l’Atlas linguistique du Tchad, nous sommes naturellement en discussion avec d’autres pays pour que des équipes d’experts se reconstituent sur la question et qu’on puisse avancer. Mais, à côté de l’Atlas linguistique, il y a tous les problèmes de ce que nous appelons instrumentation, c’est-à-dire par exemple nous avons un projet sur les terminologies de lexique thématique dans les différents domaines de la vie, de sorte qu’on puisse disposer de dictionnaires qui permettent l’utilisation efficiente, précise, scientifique de nos langues à bon niveau dans l’ensemble des pays de la sous région Afrique centrale.

Propos recueillis Pélagie Ng’onana

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