
Si des affiches traînent encore à l’Abbia, les autres salles de Yaoundé abritent des commerces quand ils ne sont pas des repaires de malfrats.
Abbia, Wouri, Empire… images d’un black-out
Après la fermeture du cinéma Théâtre Abbia à Yaoundé le week-end du 17 janvier 2009, les portes du cinéma Le Wouri ont été cadenassées lundi 19 janvier. L’Empire à Bafoussam, est rentré dans la danse macabre mardi 20 janvier 2009. Conséquence le Cameroun n’a plus de salles de cinéma. A Yaoundé, les cinéphiles n’auront pas l’opportunité de voir, en salle, Sarah Jessica Parker, Kim Cattrall, Kristin Davis et Cynthia Nixon dévoiler les contours de “ Sex and the city ”. L’affiche de ce film trône encore au fronton du cinéma Abbia. Mais la salle a fermé ses portes depuis quelques jours : le rideau de fer est soigneusement cadenassé, aucune trace de vie à l’intérieur. La mention Abbia est certes toujours suspendue sur la façade principale de l’immeuble qui abritait cette salle de cinéma. De loin, l’on croirait que la salle est opérationnelle.
Mais les cinéphiles qui le voudraient ne pourront pas découvrir sur l’écran géant du cinéma Abbia, les “ 8 inconnus. 8 points de vue. La vérité ” du film “ Angles d’attaque ”. L’affiche de cette œuvre cinématographique encombre encore l’entrée principale du cinéma Abbia. De même, ils ne sauront pas comment les filles disent merci à Charlie. Surtout comment se dénoue l’intrigue exhibée en surtitre de ce film : “ Il [Charlie] a un gros problème : elle veut coucher avec lui ! ”. Qu’a-t-il fait ? A-t-il satisfait l’envie libidinale de cette partenaire ? La réponse dans cette salle se fera encore attendre car le rideau est tiré sur l’écran…
L’on ne saura pas ce qui se passe dans “ Le Royaume ” de Jamie Foxx, Chris Cooper et Jennifer Gardner. Impossible donc de voir en salle “ comment arrêter un ennemi qui n’a pas peur de mourir ”. Ah ! La salle de cinéma s’en est certainement inspirée ; elle n’a pas eu peur de fermer, de “ mourir ” comme l’indique l’affiche de ce film… Ces affiches à l’entrée de l’ex cinéma Abbia ne sont qu’un mirage. Des vestiges d’un passé récent. Le cinéma vient de tirer le rideau de la fin de scènes. A quand la prochaine, celle de la réouverture de l’Abbia ? “ Abbia peut rouvrir ; ça dépend de la négociation entre le bailleur et le locataire ”. La fermeture des salles de cinéma au Cameroun a plongé bon nombre de Camerounais dans la désolation. “ C’est bien que les gens se plaignent de la fermeture. Mais je voudrais leur poser cette question : combien de fois êtes-vous allés au cinéma l’année dernière ? ”. En octobre dernier, lorsque le documentaire sur la trajectoire de Barack Obama est diffusé à l’Abbia, il y a moins de dix cinéphiles dans la salle, malgré la grande publicité.
Commerces et malfrats font leur cinéma
Que reste-t-il des salles de cinéma qui ont fait la fierté de Yaoundé ? Des espaces de commerce pour la plupart. C’est le cas du défunt cinéma “ Le Djoungolo ”. L’édifice de Nlongkak s’appelle désormais “ Niki Nlongkak ”. La grande salle qui faisait courir un monde fou il y a une vingtaine d’années, est aujourd’hui la propriété d’un groupe de commerçants, dont les magasins inondent le Cameroun : le groupe “ Niki ”. Ces derniers semblent d’ailleurs avoir une préférence pour les anciennes salles de cinéma. Puisque l’ex cinéma “ Le Fébé ”, au cœur du marché Mokolo, abrite également une agence Niki. Ici comme là-bas, une couche de peinture orange recouvre désormais les murs. L’enseigne du cinéma a disparu. La physionomie intérieure a changé ; des travaux d’aménagement et d’éclairage ont été effectués pour l’adapter aux exigences du commerce. “ C’était pourtant une salle qui tenait tête au cinéma théâtre Abbia, il y a quelque temps ”, se souvient Arnaud Kepgang, natif de Mfou.
Les locaux de l’ex-cinéma le Capitole ont aussi été transformés en espace commercial. Ils hébergent dorénavant le supermarché Reliance. “ Alors qu’il fut un temps où le public de Yaoundé ne jurait plus qu’au nom de cette salle. Elle faisait foule tout le temps ”, explique nostalgique, un cinéphile. Un autre pan du bâtiment, a été aménagé pour un magasin d’ameublement. Le cinéma “ La Mefou ” sert désormais de cadre à l’une des poissonneries les plus fréquentées du marché de Mvog Mbi à Yaoundé. Rares sont d’ailleurs ceux qui se souviennent qu’il y avait une salle de cinéma “ populaire et peu coûteuse ” à cet endroit. Selon certains témoignages, la salle aurait fait faillite pour des raisons de non payement de loyers. A quelques encablures de là, l’ex cinéma “ Le Mfoundi ” au quartier Nkoldongo est l’un des magasins les plus courues du coin. Même si “ elle a connu une mort lente et inattendue ”, le souvenir de cette salle a du mal à quitter les esprits des “ Yaoundéens ”. “Ça m’a toujours l’air d’un rêve. Je n’arrive pas toujours à réaliser que je fais mes courses dans l’enceinte du cinéma “ le Mfoundi ”, se lamente un riverain.
Par contre, au quartier Briqueterie, tout le monde se souvient du cinéma “ Le Rex ”. “ C’était la belle époque ! Certaines mauvaises langues disaient même que cette salle a été uniquement construite pour les populations musulmanes” de ce quartier, explique Paul Emane, ex guichetier. Aujourd’hui, seule l’enseigne a résisté aux aléas du temps. La salle elle-même, abandonnée est en décrépitude. Elle sert même de refuge aux bandits de grand chemin, selon les populations riveraines.
Des souvenirs s’effacent…
Où se situe le site de l’ancien cinéma Le Fébé ? Même des jeunes taximen dynamiques, capacité en poche, se sont plantés à cette question. Il y a quelques années, Le Fébé était pourtant une destination courue à Yaoundé. On dit aujourd’hui : Niki Mokolo. Le commerce a occupé l’espace du cinéma. Le nom du ciné a cédé la place dans les habitudes à l’appellation du commerce. Nul ne fait plus allusion au cinéma Le Fébé en se rendant au marché Mokolo. Ceux qui avaient pris l’habitude de fixer leur destination en se référant au cinéma Le Djoungolo ont fait des ajustements dans leur atlas mental : ils se réfèrent dorénavant à “ Niki Nlongkak ”. Les “ Yaoundéens ” qui empruntent le taxi en direction du quartier Nkolndongo ne situent plus les taximen sur leur destination exacte en s’inspirant de la localisation du cinéma La Mefou. La tendance n’est pas seulement à la fermeture de toutes les salles de cinéma de la capitale politique. Elle est aussi à l’oubli des noms des anciens cinémas de la capitale.
Malgré cette propension à l’effacement, certains noms continuent de résister à l’érosion mentale. La destination Le Capitole est restée mythique dans les habitudes des “Yaoundéens ”. Aucun indice visuel n’indique à ceux qui n’ont pas connu le Capitole qu’ils y sont. Mais personne ne se trompe de destination. Certains habitants de la capitale continuent de se référer au cinéma Rex pour indiquer aux taximen où ils vont à la Briqueterie. Mais depuis, une nouvelle station-service lui fait désormais concurrence malgré l’enseigne qui semble attendre la prochaine ouverture. Les “Yaoundéens” disent toujours “carrefour Abbia” en guise de destination. Cette habitude va-t-elle résister à l’érosion mentale ? La réponse au prochain épisode. A suivre…
Par Christian LANG et Christian TCHAPMI (Stagiaire)
