On dit que pour faire un film aujourd’hui, la caméra numérique est une chance pour les tout petits budgets. On l’a vérifié avec deux ou trois récents films.
Claude-B. Kingué – Ceux de Cyrille Masso et de Jean-Pierre Bekolo, notamment. Qui ont montré le travail de qualité qu’on peut faire avec une caméra numérique. Même si, après, Jean-Pierre Bekolo a transformé son œuvre en film de 35 mm, à travers la technique du kinescopage. La qualité de son film, Les Saignantes, et de celui de Masso, Confidences, a d’ailleurs été reconnue et récompensée lors du dernier Fespaco à Ouagadougou. Alors qu’aucun n’a coûté le montant plancher courant pour " réaliser sereinement " chez nous : le milliard de francs.
Un autre film projeté le 5 avril dernier à l’Abbia a cependant fait apparaître la caméra numérique comme une arme à double tranchant. " Sur les traces du Prophète Père Soffo " de Sylvère Tchokoté Happi semble en effet mener en sens inverse du cinéma. Qu’il s’agisse de la technique ou du langage cinématographique, une opinion avertie ne lui ménage pas ses critiques. " Ce serait un euphémisme que d’en parler comme d’un navet. Ce n’est tout simplement pas un film ", tranche J. M. Mollo Olinga du Cinépress.
Le film n’est sans doute pas la dernière œuvre d’un Camerounais qui pourrait essuyer une telle critique. Le risque est plutôt grand que, bientôt, elles soient nombreuses. De maniement facile, la caméra numérique va en effet faire croire à beaucoup qu’il est facile de faire un film. Qu’on peut le faire sans connaître l’abc du cinéma. Qu’on peut le faire sans véritable scénario. Que pour le faire, il suffit d’une histoire ou d’un fait sur lesquels on pose une caméra, et quand on l’arrête, on a son œuvre. Le numérique faisant le miracle. Comme le fait la boîte à rythmes en musique, quoi !
La porte de la réalisation cinématographique s’ouvre ainsi grande au tout-venant. Et quand on connaît le goût des Camerounais pour la débrouillardise, ils sont nombreux qui s’y presseront. Des hordes. Exactement comme dans la musique. Une vague idée qui traverse l’esprit, et l’on y voit une œuvre que l’on met tout aussi vite sur le marché. Peu importe la consistance, la qualité. Ainsi, après le disque omelette, s’annonce le film omelette.
Un autre risque aussi. Celui de voir des vidéastes se prendre pour des cinéastes. Se faire passer pour tels. Et même les supplanter. Ce serait une imposture ? Elle ne serait pas la première chez nous, ni la dernière sans doute. On en connaît une depuis plus d’une décennie, avec la horde de mauvais bouffons qui se font aujourd’hui passer pour comédiens, alors même que s’ils se présentaient comme comiques, ce serait déjà, de leur part, une usurpation. Mais, ayant envahi la scène, ils ont éclipsé les comédiens dignes de ce nom. Dans l’esprit du peuple d’ailleurs aujourd’hui, la comédie se résume à se grimer la face, vêtu de haillons, et à raconter des histoires stupides. Le succès de la bouffonnerie est désormais d’autant plus ravageur que les comédiens, les vrais, n’organisent pas la " résistance ". Ne protestent pas contre cette confusion qui s’étend jusque dans les écoles primaires et les collèges, où ces histrions sont célébrés. Tout comme dans les médias, où ils sont consacrés stars, comme avant eux les mauvais musiciens. Démocratie ? Vous parlez d’une chienlit !
La caméra numérique, une chance… Quelques œuvres cinématographiques, en dehors de celles de Bekolo et de Masso, nous font heureusement espérer que sa " carrière " chez nous ne suivra pas toujours les traces de … On pense par exemple à Dette fatale de Hugues Ongoto. Une œuvre saluée à la sortie comme " pas mal pour un début ". Espérons que son prochain film, qui est déjà annoncé, va asseoir la bonne opinion qu’il s’est ainsi faite. D’autres jeunes réalisateurs lèvent d’ailleurs, chez beaucoup d’observateurs, l’espoir de voir la caméra numérique être véritablement une chance pour le cinéma camerounais, peu fécond. Une chance non pas au sens d’un heureux hasard. Mais dans celui de l’opportunité qui fait fructifier, à peu de frais, l’originalité d’un sujet, le talent et surtout l’ardeur au travail d’un cinéaste, dans un pays pauvre.

