Les Camerounais redoutent les coûts très onéreux des différents produits. –
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Le ciel est clément aujourd’hui, mais le temps des affaires ne l’est pas pour Thomas Ngouabe, peintre. Assis sur une chaise de fortune, le jeune homme guette patiemment son premier acheteur de la journée. Ses toiles sont exposées aux abords d’une clôture résidentielle, à Bonapriso, près de l’école «les Ribambelles». Le discours de son interlocutrice ne l’intéresse guère. «Ventre affamé n’a point d’oreille», avise l’adage. Thomas affine pourtant son ouïe lorsqu’une jeune dame lui demande le prix d’une toile. «50.000 francs Cfa !» lance gaiement l’artiste. «50.000 francs ? Ca alors!» S’exclame la demanderesse, le regard fuyant. Thomas n’essaiera pas de la convaincre. Des clientes comme celle-là, il en voit tous les jours.
«Les Camerounais ne comprennent rien à rien à l’art», finit-il par déclarer, dépité. Comme piqué par le virus de la parole, Thomas débite son lot de frustrations en tant qu’artiste plasticien. «Les Camerounais ne connaissent pas la valeur de l’art», insiste-t-il. «Certains s’y intéressent par mimétisme parce qu’ils ont vu des bibelots ou des tableaux chez leur copain, copine ou connaissance. Mais la valeur intrinsèque de l’art, c’est du chinois pour eux», rajoute-t-il. Le jeune peintre confie d’ailleurs que les Européens sont ses principaux acheteurs et «quelques Africains blancs». Peut-être parce que les toiles qu’il propose coûtent cher, pourrait-on lui reprocher. Certaines fresques tutoient en effet le million de francs Cfa. «C’est certes une question de pouvoir d’achat, mais l’art n’a pas de prix», réplique Thomas. «Effectivement, l’art n’a pas de prix.
Une œuvre d’art n’a de valeur que celle qu’on lui donne. Mettez un tableau de Picasso dans une cuisine, elle n ‘aura plus sa valeur actuelle», martèle Koko Komégné, artiste plasticien bien connu. «Certains femmes vendent leur corps. Les hommes vendent leur âme. L’artiste vend les œuvres de l’esprit, qui à vrai dire, n’ont pas de prix», rajoute-t-il poète. Avant d’ajouter péremptoire : «je traîne une expérience de 44 ans dans l’art plastique et lorsque je fais l’inventaire, je puis vous assurer que 70% de ma clientèle se recrute chez les Européens Blancs. Le reste du pourcentage, ce sont les hommes et femmes qui, pour la plupart, ont passé une partie de leur vie en Europe, au Sénégal, au Gabon ou en Côte d’ivoire», relate Koko, presqu’avec regret.
Pour Koko, le Camerounais s’intéresse à l’art. «Mais lequel ? L’art artisanal !» lance-t-il comme si cela allait de soi. Selon Koko, les Camerounais affectionnent les bibelots, les objets en bois, rotin. Les nappes de tables brodées, la pacotille chinoise. La sculpture, la peinture seraient au-dessus de leur entendement.
D’après Koko Komégné, l’auteur de ce mal est tout trouvé : les pouvoirs publics. «Pour de nombreux Camerounais, l’art s’assimile uniquement à la musique. Comment penser autrement lorsque dans un pays, il n’existe pas de véritable musée, ni de centre culturel, encore moins de bibliothèque municipale. La conscience collective est ainsi forgée parce que ceux d’en haut l’ont voulu ainsi !», tranche Koko.
Si Koko indexe essentiellement le ministère de la Culture, Yakoubou, jeune vendeur d’objet d’arts en bois et acier en bordure d’une route au quartier Bonapriso à Douala, incrimine surtout le ministère du Tourisme. «Le touriste est plus à même à acheter un masque, une «table Babanki» entre autres objets de souvenir de l’Afrique. Les résidents Européens, encore moins les Camerounais, ne sont pas très généreux avec nous», témoigne Yakoubou, du haut d’un «tabouret ashanti noir». Yakoubou et son partenaire Abbou, ont ainsi opté pour la «politique de l’avance sur le payement». «Pour ceux qui ne peuvent payer cash, nous leur proposons de faire une avance sur le prix de revient de l’objet qui leur plaît», révèlent-ils.
Ainsi, le tandem croit-il contourner la difficulté financière des clients. «Les Camerounais apprécient vraiment ce que nous proposons comme objets d’art. Mais le Camerounais réfléchira à deux fois avant de succomber à l’envie d’acheter», constate Yakoubou. Pour ce dernier, son espace marchand aménagé en bordure de route, freinerait l’élan de quelques bourgeois. A défaut de vendre dans une galerie, Abdou et Yakoubou squattent les trottoirs. Ils ont pour voisins (un peu éloigné), le vannier Honoré Essombé, dit «Donking». Les fauteuils en rotin de «Donking» séduisent. Et pourtant, confie-t-il, il peut passer deux semaines sans vendre. Et ceux qui achètent véritablement les objets de vannerie de «Donking» sont des Anglais, Français, Américains. «Les Chinois marchandent les prix plus que les Libanais», lâche-t-il calmement. A l’écouter, on comprend que les Camerounais ne figurent pas sur sa top liste d’acheteurs. Le jeudi 21 octobre dernier a eu lieu la vente aux enchères d’un tableau du peintre Max Lyonga, au cercle municipal de Douala. Les bénéfices de la vente serviront à la construction d’un établissement scolaire spécialisée pour enfants autistes. La mise à prix était fixée à 10.000 francs Cfa.
Le dernier enchérisseur a fait une enchère de 650.000 francs Cfa. Ce dernier était un Européen, comme par hasard…
Monique Ngo Mayag
