Dans une analyse, Séverin Cécile Abega lie les causes de la pandémie au système étatique du pays.
Dorine Ekwè – Chercheur, enseignant et anthropologue, Séverin Cécile Abega est également un auteur qui a souvent offert aux lecteurs camerounais de bons instants de lecture avec ses contes et romans. Ces dernières années, il s’est également illustré par ses recherches en sciences sociales. La santé, la sexualité, le genre et la relation à la nature sont, entre autres, les principaux thèmes qu’il a souvent abordés.
Il n’a pas dérogé à cette règle avec sa dernière publication : "Les violences sexuelles et l’Etat au Cameroun". Publié aux éditions Karthala, ce livre analyse la situation de la séroprévalence au Cameroun. A travers des tableaux récapitulatifs élaborés en introduction, le lecteur se rend vite compte que le taux de prévalence au Cameroun n’a cessé de grimper au fil des années, ce malgré les différentes campagnes de prévention organisées à travers le territoire. Il est ainsi passé de 0.5 % en 1987 à 11 % en 2000 et la tendance, semble-t-il, est graduelle. Pour montrer les ravages de cette maladie sur le continent africain, Séverin Cécile Abega fait un parallèle avec la traite négrière. "Le dépeuplement de l’Afrique pendant la traite négrière (20 à 25 millions selon certaines sources, 80 à 220 millions selon les plus pessimistes), écrit-il, a pris quatre siècles. En quelques années, la population atteinte par le Vih a atteint 24 millions".
Pour l’anthropologue, cette situation a une cause principale : l’Etat. De ce fait, écrit-il, cette tendance s’explique par la mauvaise constitution de l’Etat camerounais, qui, d’après l’auteur, s’est, au fil des années, aligné sur le chemin de l’Etat colonial. D’où la violence qui guide, dans la plupart des cas, les relations humaines et sexuelles entre les citoyens. Et M. Abega de préciser : "Je ne m’intéresse à l’Etat qu’à cause du lien de causalité qui conduit le regard de la violence de certains faits de sexualité à l’Etat".
Contrainte physique
De fait, cette sourde violence liée au système étatique guide les rapports et est à l’origine du niveau élevé du taux d’infection chez les jeunes femmes. De même que les conditions dans lesquelles les rapports sexuels ont lieu, souvent sous la contrainte physique ou bien en échange de libéralités. Séverin Cécile Abega rappelle, en effet, que la vulnérabilité sexuelle des femmes et des jeunes est manifeste au Cameroun. " Ici, les inégalités jouent dans le sens d’une forte exposition au risque. La violence est moins manifeste, elle est cependant là ". Cette violence qui sert à " créer l’autre ". Comme cela avait été le cas sous la colonisation et dans les pays d’apartheid.
La précarité économique et la forte verticalité dans les rapports soumettent le corps des individus et leur sexualité à de fortes pressions, qui placent l’individu dans des situations de choix extrêmes. Séverin Cécile Abega part de ce postulat pour affirmer qu’il est difficile d’infléchir les courbes d’évolution de l’infection. Cela permet, d’après lui, de montrer l’importance des conditions dans lesquelles se nouent les relations. Des exemples tirés du vécu des populations dans la région Est du pays, notamment chez le peuple Maka, permettent de mieux comprendre la thèse de l’auteur, qui part de l’asservissement des femmes par les colons puis par les hommes nantis de la communauté et les fonctionnaires en service dans la province. Lesquels profitent de leur position dominante pour avoir le dessus sur leurs " proies ".
Bien que l’étude soit intéressante, la pointe de pessimisme de l’auteur que l’on peut deviner à travers les lignes, n’est pas pour rassurer le lecteur quant aux mesures de prévention engagées par l’Etat. De même, on peut lui faire le reproche de l’usage abusif des termes techniques, ainsi que les multiples renvois du lecteur à des pages suivantes, qui ont tendance à le perdre.
