Analyse :
Le politiste recommande une lecture attentive du thermomètre qui indique la poussée de fièvre au lieu de le casser par une répression aveugle
Par Eric Mathias Owona Nguini*
Avec la conjoncture émeutière que le Cameroun à connu ces derniers jours, du samedi 23 février au jeudi 28 février 2008, on a pu observer un terrible déchaînement de violence, de protestation et de provocation autant que de répression. Une puissante onde de choc expressive d’une agressivité et d’une hostilité de forte intensité a traversé de nombreux secteurs et segments ou de nombreux sédiments de la société camerounaise. La dynamique d’effervescence et de coalescence créée par ce déferlement et déchaînement émeutiers, a suscité une violence sociale venant extérioriser les frustrations et tensions de nombreux groupes engagés dans une vie fortement dévastatrice et déprédatrice.
La conjoncture émeutière qui a fortement secoué de nombreuses villes camerounaises (Douala, Yaoundé, Bamenda, Bafang, Obala, Njombe – Penja, etc.) a donné lieu à une véritable escalade porteuse de fortes tensions pour la stabilité et la sécurité du Cameroun comme maillée par de multiples tensions et missions politiques, économiques, sociales et culturelles. Il s’agit d’un épisode nouveau de violences collectives révélatrices de la circulation des différentes contraintes traversant une société camerounaise oscillant entre inertie et changement. L’ «énergie sociale» dépensée de manière agressive dans ces turbulences émeutières ou dans leur ferme et sévère répression, est révélatrice des crispations créées par les dynamiques dissymétriques de distribution et de redistribution des chances d’autorité et de pouvoir, d’utilité et d’échange ou d’identité et de statut. La conjoncture émeutière qu’a traversée le Cameroun est un analyseur de la pression et de l’oppression créées par la généralisation du développement inégal et déloyal.
L’onde de violence protestataire et contre protestataire qui a mis une grande partie du Cameroun dans un véritable état de panique générale correspond à un arbre complexe en termes de causes et de raisons, de processus et de mécanismes, de dispositifs et de motifs ou de mobiles et de sources. Pour cerner cette situation de fortes fluidités et turbulences sociopolitiques et socio-économiques, il convient de ne pas perdre de vu l’hétérogénéité des conduites et des actes qui se sont manifestés au cours de cet épisode. Les dynamiques critiques à l’œuvre dans ce processus de fluidité relèvent de jeux et enjeux politiques (discordance et dissonance des liens de représentations et de médiation ; affrontements de groupes de pression et d’intérêt, lutte pour ce contrôle du pouvoir central) ; économique (problème de la vie cher de l’inflation et de la spéculation caractérisée) ou sociales (inégalité sociale, criarde,) et culturelles (manipulations identitaires des tensions exprimées).
L’onde de choc qui a traversé le Cameroun est un processus intersectoriel et intentionnel d’agitations et de mobilisation faites de poussées émeutières et/ou insurrectionnelles de violences ou et/de poussées sécuritaires et/ou contre insurrectionnelle de violence où l’on a vu comment se forme une brèche dans l’écorce spatio-temporel et structuro-fonctionnel de la société englobante camerounaise, brèche qui libère des pulsions puissantes de violence contestataire et protestataire à travers lesquelles on note de fortes tensions entre intégration valorisée, désirée et intégration frustrée et dévalorisée. En effet, cette puissante poussée d’indocilité et d’incivilité a constitué un moment fort expressif d’une crispation imminente de nombreux acteurs collectifs (agences) ou individuels (agents) autour de luttes concernant leurs conditions, positions et situations d’intégration et d’identification aux lieux et éminents, valorisants, attrayants et prépondérants dans la division sociale du travail et des fonctions au Cameroun.
Vulnérabilités
L’onde de choc qui a traversé le Cameroun entre le 25 février et le 27 février, a montré que le pays était exposé à de multiples vulnérabilités politiques, économique, techniques, stratégiques et psychiques. Elle a notamment montré que le système gouvernant confronté à des dynamiques collectives d’incertitude pouvait rapidement être menacé par la montée des problèmes de contrôle, de conduite et de pilotage. Confrontés à une telle fenêtre critique, les différents dispositifs gouvernementaux et institutionnels ont montré une faible capacité à canaliser les incertitudes créées par un processus émeutier dont le dynamique complexe a comporté des nivaux spontanées, parodiques spongieux puis sponsorisés d’action contre institutionnelle. La crise émeutière a ainsi conduit à une véritable paralyse décisionnelle, institutionnelle dans les principaux centres urbains et métropolitains de pouvoir que sont Douala et Yaoundé.
Le système gouvernant constitué autour du pouvoir central a vu son autorité par un déchaînement émeutiers qui a conduit à de nombreuses atteintes aux personnes et aux biens, libérant de terribles pulsions d’agressivité centre les représentants (fonctionnaires civils ou militaires) et représentant de l’Etat du parti dominant ou des réseaux d’intérêts et d’influences liées au groupe face à l’étonnante passivité ou sous-réactivité des institutions gouvernantes à résorber la prolifération de cette violence collective par des moyens pacifiques. Le Leadership central de l’Etat camerounais a dû recourir à un usage intensif et massif de la coercition physique pour éviter une cristallisation de la crise capable de contenir et de réduire une dynamique de crise sociale menaçant de subvertir le pouvoir institutionnel contrôlé par le président Biya et son groupe dominant. En effet, le contrôle dirigeant bénéficiant au règne a été momentanément mis à mal par cette éruption émeutière.
L’onde de violence produite par le choc de la coercition émeutière et de la coercition contre émeutière s’est inscrite dans une conjoncture sociétale de tension (divergences et crispations politique, institutionnel et stratégiques autour de la révision constitutionnelle, perspective d’une grève des transporteurs contre la hausse des prix du carburant, inconfort des ménages et agents économiquement démunis et défavorisés face à la hausse continue des prix des denrées de première nécessité ; réunie des manœuvres commerciaux et/ou financière de spéculation ; chômage endémique, inefficacité des politiques social de redistribution etc.). En clair, l’épisode de violence collective qui a traversé le Cameroun est une expression symptomatique d’une société crispée parce que grippée, d’une société désabusée par le triomphe de passe droit sur les droits, de l’arbitraire sur l’arbitrage.
Au delà de la complexité de ses modèles de structuration et de ses modèles d’opération. L’épisode de violences critiques gouverné par la tension entre agressivité protestataire et sévérité contre protestataire, a été un signal d’un relèvement général de la tension dans les supports sociaux camerounais. Ce déchaînement de pulsions violentes est indicateur du jeu conflictuel entre forces d’inertie et forces de changement, entre puissances d’ordre et de désordre, entre dynamique d’équité ou d’égalité et dynamique d’iniquité et d’inégalité. Un tel déferlement d’indocilité et d’incivilité révèle la montée aussi extrême de problèmes de gouvernabilité et de responsabilité. Il s’agit d’un processus révélateur d’un malaise complexe lié à la faible consolidation et validation de systèmes institutionnels et fonctionnels d’activité et d’interactivité politiques économique, sociaux et culturels disposant d’une forte et d’une haute légitimité et efficacité. Ceci exprime la cristallisation de réactions enchaînées et accumulées de déforme à des problèmes systémiques et endémiques.
Turbulences
Les coups de boutoir et de semonce portés par les différents bandes d’émeutiers et les différentes vagues d’émeutes ont détruit de nombreux biens et entraîné de nombreux morts, suscitant en réaction la mise en action et à feu de dispositif sécuritaire gouvernant (police, puis gendarmerie, corps militaires) face à la pénétration de cette vague contestataire dans la capitale politique Yaoundé, sanctuaire du pouvoir central menacé d’être converti en théâtre d’action de la subversion indirecte puis semi-directe du régime Biya-Rdpc. L’appareil gouvernant a convoqué ses vieux mécanismes réflexes sécuritaires. Ce recours brutal à un maintien de l’ordre ferme, nerveux et frileux est une réaction résultant d’une rapide expansion de la turbulence émeutière dans le sacro-saint domaine central du pouvoir qu’est Yaoundé.
Confronté à la furie dévastatrice d’escouades émeutières engagées dans une contestation violente de l’autorité et de la légitimité politique autant que de l’efficacité et de la capacité économique de l’ordre établi, les agences principales ou auxiliaires du pouvoir central (administration centrale, administration territoriale, réseaux du parti) ont été paralysées par une véritable panique générale et paniqués par une incontestable paralysie décisionnelle. Le système gouvernant déjà travaillé par de nombreuses suspicions internes, a connu un réel blocage de sa capacité à réagir en raison de l’évanouissement attentiste et opportuniste de tous les intermédiaires politiques opérant au profit du pouvoir central (grands barons et hautes élites du régime, élite intermédiaire, parti gouvernant, chefs et notables associés à la machinerie au pouvoir, opérateurs économiques associés aux coteries dirigeantes, députés et conseillers municipaux du Rdpc, leaders et cadres de l’opposition institutionnelle ou déloyale). Privé de ses ressources expressives et persuasives et incapable d’offrir des ressources rétributives exigées ou revendiquées par des émeutiers en furie, le pouvoir central était contraint de s’appuyer sur la capacité coercitive des forces de l’ordre.
Si la démarche de fermeté choisie par le pouvoir central et son chef a réussi à canaliser la poussée émeutière, cette orientation sécuritaire profilée par rapport aux besoins gouvernants de réduction de la vague protestataire, n’a pas permis de poser explicitement les mesures politiques à même de faire qu’il ne s’agisse pas du premier moment d’une véritable zone de turbulences. La vérité de la situation commande de prendre en compte positivement et constructivement les problèmes socio-économiques de pauvreté, de misère et d’étranglement par la hausse vertigineuse des prix. Au réalisme sécuritaire d’une reprise en main d’une situation susceptible d’évoluer vers une subversion du pouvoir, il convient d’adjoindre un pragmatisme utilitaire recherchant à résoudre ou à réduire les problèmes qui ont servi (même à titre de prétexte) de déclencheur de la crise.
Instrumentalisés ou non, manipulés complètement ou en partie par des groupes d’intérêt et de pression liés aux forces officielles d’opposition où à une action déloyale de coteries gouvernantes appuyés par des puissances extérieures contestant le pouvoir du président Biya, les émeutes sont un signal des différentes tensions et frustrations de la société camerounaise. Afin qu’elles ne correspondent à une simple phase d’accalmie d’un processus d’agitation qui pourra rebondir, il convient que les différentes forces politiques et sociales s’en fassent une représentation allant au-delà de sommaires théories du complot. C’est au coeur de la politisation conflictuelle de ces terribles violences émeutières et contre-émeutières qu’il convient de sonder les raisons de (re) construire un compromis minimal autour du système politique, économique et social et de son architecture, compromis qui menace d’être pulvérisé par les divergences autour de la révision de la constitution, les disputes socio-économiques et la menace d’une montée aux extrêmes de tensions ethno régionales. Le Cameroun ne doit pas danser au bord d’un précipice…
*Enseignant à l’université de Yaoundé II – Soa
